« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

Traduction :

SAINT PACHÔME

Père des moines cénobites

fêté le 14 mai


          Tous les témoignages sont unanimes à affirmer que Pachôme, considéré communément comme le fondateur du monachisme cénobitique, fut aussi un grand « voyant ». La ‘Vita prima’ grecque déclare de façon laconique - en combinant trois citations du Nouveau Testament - que Pachôme
« voyait grâce à la ‘pureté de son cœur’ le ‘Dieu invisible’ ‘comme dans un miroir’. » 
Καὶ ἦν ὠς ὁρῶν τὸν ἀόρατον Θεὸν τῇ καθαρόητι τῆς καρδίας ὡς ἐν ἐσόπτρῳ. [1]




D’après les ‘Vies coptes’, Pachôme eut très tôt sa première vision : à l’âge de vingt ans. Fait significatif, ce fut la nuit même de son baptême, sacrement que dans l’Orient chrétien, on continue à appeler du nom d’« illumination ». D’autres visions et révélations suivirent cette vision initiale, mais ce ne fut que beaucoup plus tard, alors qu’il était déjà moine et abbé à la tête d’une grande communauté. L’une d’elles lui advint alors qu’il se trouvait « en prière dans la synaxe », c’est-à-dire dans l’oratoire principal du monastère, et Théodore, son disciple préféré, fut indirectement témoin de l’événement. Lorsque Pachôme reçut ces « visions et révélations effrayantes », la synaxe « fut secouée comme une eau ». Le matin suivant, Pachôme raconta ces événements à quelques Pères anciens, et c’est ainsi que Théodore en eut connaissance lui aussi. Voici l’essentiel du récit : [2]


« Voici la révélation que notre père Pachôme vit pendant qu’il priait. Il regarda vers le mur est du sanctuaire ; ce mur devint tout doré ; sur ce mur, il y avait une grande icône, dans le genre d’un grand tableau, portant sur la tête une couronne. Cette couronne était d’une gloire incommensurable ; sur le pourtour de cette couronne se trouvaient des images de couleurs variées semblables à des pierres précieuses [qui rappellent celles du psaume 20, 4], et qui sont les fruits du Saint-Esprit : la foi, le bien, la crainte, la piété, la pureté, l’humilité, la justice, la longanimité, la bonté, la douceur, la tempérance, la joie, l’espérance et la charité parfaite [cf. Gal 5, 22]. Devant l’icône se trouvaient deux grands Archanges très vénérables, immobiles et contemplant l’image du Seigneur apparue dans la synaxe. »

Pachôme a donc vu sur le « mur oriental » du sanctuaire une « grande icône » du Christ portant sur la tête une couronne « d’une gloire incommensurable ». Cette couronne était ornée d’« images de couleur variée » qui symbolisaient les « fruits du Saint-Esprit », parmi lesquels notamment la « crainte ». Pachôme se mit alors à supplier :
« Seigneur, que ta crainte descende sur nous tous à jamais,
afin que nous ne péchions pas contre toi durant toute notre existence ! »

On rencontre, cependant, rapporté auparavant par le même document, cet autre récit : Théodore, en larmes, demande un jour à saint Pachôme :
« Je désire, ô mon père, que tu me déclares que je verrai Dieu ; sinon, quel avantage ai-je d’avoir été mis au monde
On voit par cette demande étonnante que Théodore considère la « vision de Dieu » comme essentielle de la vie du moine, voire de l’homme lui-même. Quoi qu’il en soit, le disciple préféré s’entendit répondre par le maître :

« ‘Désires-tu le voir en ce siècle, ou bien dans le siècle à venir ?’ Théodore répondit : ‘Je désire le voir dans le siècle qui dure éternellement’. Notre père Pachôme lui dit : ‘Hâte-toi de produire le fruit décrit dans l’Évangile: Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu’. (Mt 5, 8) Et si une mauvaise pensée te vient à l’esprit, soit haine, soit méchanceté, jalousie, envie, mépris à l’égard de ton frère, soit vaine gloire humaine, dis-toi immédiatement : ‘Si je consens à l’une de ces choses, je ne verrai pas le Seigneur’.
Quand Théodore eut entendu ces paroles de la bouche de notre père Pachôme, il se prépara désormais à marcher avec humilité et pureté, afin que le Seigneur comblât son désir de le voir dans le siècle immuable. » [3]



Selon les témoins grecs, à nouveau, c’est au cours d’un enseignement sur les « guérisons spirituelles » que se déroule un curieux dialogue sur les visions de Pachôme. Aussi laissent-ils le saint lui-même le résumer ainsi :[4]
« Un des frères m’a dit : ‘Raconte-nous une des visions que tu eues’. Et moi je lui ai répondu : ‘Quant aux visions, le pécheur que je suis ne demande pas à voir Dieu. Car c’est contre Sa volonté, et [c’est] un égarement !’» […]
« Si tu vois un homme pur et humble, c’est [déjà] une grandevision’ ! Quoi de plus grand en effet que de voir le ‘Dieu invisible’ dans un homme visible, son ‘temple’ ? » (Cf. 1Co 3, 16)

On pense spontanément au célèbre ‘Agraphon’ rapporté par Clément d'Alexandrie :
« Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu »
Εἶδες τὸν ἀδελφόν σου, εἶδες τὸν Θεόν σου. [5]
Pachôme affirme ensuite que les saints eux-mêmes - Élisée, par exemple - n’étaient « clairvoyants » que si Dieu les rendait « clairvoyants », et qu’ils n’avaient de « révélations » que lorsque Dieu leur en donnait. Sinon, « ils sont comme les autres hommes ». Les saints ont cependant, et sans interruption, une toute autre « clairvoyance » qui leur permet de « voir le Seigneur », comme le dit le Psaume 15 : « Je vois le Seigneur devant ma face en tout temps ». C’est ce même verset que les ‘Vies coptes’ appliquent à Théodore qui sera lui-même favorisé d’une des plus grandioses christophanies !

Mais l’entretien s’achève par une conclusion morale par laquelle Pachôme éclaire, par contraste, tout le sujet : « Un homme n’est pas condamné de ce qu’il ne voit pas les choses cachées, mais il est jugé s’il ressemble à ceux qui, dans le psaume (53, 5), sont réprouvés par l’Esprit-Saint, lorsqu’il est dit : ‘Ils n’ont pas placé Dieu devant leur face’. » 
Le saint renvoie donc fort justement à la pratique de la charité et à l’état monastique son curieux frère qui, volontiers, en aurait appris davantage sur ces « visions de Dieu » dont était très souvent gratifié le Père des moines.



[1] Mt 5, 8 ; Col 1, 15 ; 1Co 13, 12.
[2] Bo 73.
[3] Bo 33.
[4] G1 § 48.
[5] Stromata I, 19, 94 ; II, 15, 71.