« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

Traduction :

LE SENS DE LA VIE MONASTIQUE



Un monachisme institutionnalisé, n’ayant plus l’élan évangélique des premiers jours, risque inévitablement l’artifice, l’inhumanité… Car là-même où il demeure fervent, il est à craindre que ses motivations ne s’obscurcissent et ne s’altèrent…




Quel est le sens de la vie monastique ? 

Cette question est primordiale. On adopte le monachisme comme une voie. S’y engager sans savoir où elle mène, c’est comme si l’on s’enfonçait dans une impasse. Ad quid venisti ? Si cette question n’est pas toujours posée devant l’esprit du moine, ou s’il n’est pas capable d’y donner toujours une réponse émanée de l’âme tout entière, son labeur est vain : suivant le mot de l’Apôtre, il lutte en frappant l’air. 

On peut y faire bien des réponses très différentes, desquelles aucune ne sera dépourvue d’une part plus ou moins large de vérité. Mais tant qu’on n’est pas arrivé à la réponse, aucune non plus n’atteint l’essentiel. Aussi longtemps qu’on en reste là, le monachisme demeure comme une plante sans racines profondes. Il peut porter des feuilles, peut-être quelques fleurs, mais non point de fruits. Finalement il sèche et il tombe. Ou encore, ce qui est peut-être pire, il sèche sur place ; mais il continue d’occuper la place, inutilement. Alors, il a cette double disgrâce de ne pas remplir sa fin dans l’Église et de la dissimuler en semblant fait pour une autre.

 
Une notion couramment admise par nos contemporains, à commencer par les ecclésiastiques, est celle-ci : le but de la vie monastique, c’est la célébration parfaite de la Liturgie. Bien que provoquée par une renaissance monastique évidemment tributaire du Génie du christianisme, cette définition pourrait revendiquer plus d’un appui ancien. Dans combien de chartes de fondation médiévales ne lisons-nous pas que les moines sont « propter chorum fundati » ? On peut dire que pareille définition a, en tout cas, le mérite d’exprimer un fait incontestable : En Occident comme en Orient, les monastères sont les lieux d’élection du culte liturgique. Par ailleurs, nous le verrons, cette place que la Liturgie occupe dans l’extérieur de la vie monastique correspond à une importance intérieure qui n’est pas moindre. Toutefois, on ne peut dire simplement que la Liturgie soit le but de la vie monastique. En tant que la Liturgie, suivant le sens originel de l’expression, est un « service public » dans l’Église, ce n’est pas aux moines qu’elle est confiée, mais à l’ensemble du clergé. Si, de fait, aujourd’hui, les moines sont devenus une part importante de ce dernier, le fait, pour notable qu’il soit, demeure accidentel. Tous les grands législateurs monastiques, à commencer par saint Benoît, l’ignorent. Définir les moines par leur exécution collective, incessante et aussi parfaite que possible, de ce « service », ce serait les confondre avec les chanoines réguliers, qui sont tout autre chose. Ce qui distingue les moines, en effet, en tant que moines, ce n’est pas une fonction extérieure, si liée qu’elle soit aux réalités intérieures, et, il ne faut pas craindre de le dire, ce n’est même pas un « service », si élevée qu’en soit la notion. Le sens de la vie monastique est donné par une réalité foncièrement intérieure, laquelle constitue sa fin à elle-même, loin d’avoir à la chercher dans aucune utilité, si altruiste et si pure qu’en soit la notion.

À plus forte raison, ces derniers motifs vaudront-ils pour nous empêcher de croire, comme les gens du monde auxquels le nom de « bénédictin » suggère aussitôt l’idée de savant, qu’aucune forme de science pourrait devenir la fin d’un institut ou d’une existence monastique. Ne craignons pourtant pas de nous attarder un instant à cette idée. Elle ne mérite nullement d’être écartée dédaigneusement. Il est certain, tout d’abord, qu’elle correspond à un fait historique. Les monastères médiévaux, soit de Byzance, soit de l’occident carolingien, ont été les conservatoires d’une culture intellectuelle qui eût presque toute péri sans eux. S’ils n’avaient été là, ou s’ils avaient été autre chose que ce qu’ils ont été, il n’est pas douteux que la Renaissance, prise dans certains de ses traits essentiels, n’eût pas été possible. C’est dire qu’ils sont, fût-ce indirectement, responsables d’éléments toujours vivaces dans notre culture et sans lesquels nous ne pouvons même pas imaginer ce qu’elle serait. Il faut ajouter à cela que dans la fondation de certaines grandes institutions monastiques (pensons au Vivarium de Cassiodore), ou, plus souvent peut-être, dans leur évolution (pensons à la Congrégation de Saint-Maur), les préoccupations intellectuelles les plus hautes ont joué un rôle indéniable. Gardons-nous de voir là une déformation. Des hommes tels que Mabillon, du seul point de vue monastique, font trop de gloire à l’institution qui fut la leur pour qu’elle éprouve quelque scrupule à accepter cette autre gloire, relativement extrinsèque, qu’ils lui ont value.

Il est encore un autre sens que l’on a voulu donner à la vie monastique et qu’on ne peut écarter sans examen. Nous voulons parler de l’apostolat, tout simplement. On peut, en effet, se demander s’il y a jamais eu des missionnaires qui aient exercé une influence aussi vaste et aussi déterminante que celle des moines, particulièrement des bénédictins des « dark ages » et du haut moyen âge. Le christianisme des contrées nordiques, pour ne parler que de celles-là, est leur œuvre. Il faut ajouter qui si jamais œuvre proprement apostolique s’est doublée naturellement, et comme spontanément, d’une œuvre civilisatrice, c’est bien ici. La France doit aux moines d’être une terre à blé autant que d’être devenue un pays chrétien. Mais la principale leçon qu’il faudrait en tirer, c’est peut-être que l’humanisme chrétien est une de ces réussites qu’on ne réalise jamais aussi bien qu’en cherchant autre chose. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’un apostolat aux antipodes de ce que les modernes mettent sous le mot de prosélytisme est comme le charisme de la société monastique pour l’ensemble de la société chrétienne, voire de la société tout court. Nous pensons, évidemment, à un apostolat qui repose et plonge dans la réalité profonde, autant il méprise la simple apparence, et qui procède plus de l’être que de l’agir. La médiocre efficacité, jusqu’ici, de méthodes apostoliques modernes, calquées sur les propagandes politiques, inclinerait à croire que les moines auront encore, en ce domaine, quelques services à rendre à l’Église et au monde. Mais il ne les leur rendront, précisément, qu’en restant eux-mêmes. Le plus sûr moyen de n’y pas arriver, ce serait de prendre pour le but ce qui doit n’être qu’un résultat.





Car, en définitive, le sens de la vie monastique n’est pas, ne peut être donné par rien de tout ce qui précède. Si dignes qu’ils soient de susciter le dévouement, d’enflammer l’enthousiasme, ni l’apostolat, ni la science, ni la haute culture intellectuelle, ni la Liturgie même, ni la vie pénitente, ni la vie contemplative prise en soi, ne peuvent orienter et définir la vie du moine. Ce qu’il cherche, s’il est vraiment moine, ce ne peut être quelque chose. C’est Quelqu’un.

Et là-dessus saint Benoît est direct et formel : 
« Super eum omnio curiose intendat et sollicitus sit si vere Deum quaerit … »[1]
Après quoi, il n’est question que de l’opus Dei, l’obéissance et les opprobres. Pas question, par conséquent, ni de culture ni d’apostolat. La vie contemplative est toute au plus supposée. La vie pénitente est impliquée dans les deux dernières mentions. La Liturgie, ou plus précisément l’opus Dei, est explicitement nommée, mais seulement en dépendance de la question primordiale : 
« Cherche-t-il vraiment Dieu ? » 
Affirmons-le sans ambages : un institut monastique qui cesserait de poser cette question à ses postulants ou qui en glisserait quelque autre sur le même plan, cesserait du même coup d’avoir droit au titre de monastique. La recherche, la recherche véritable, où tout l’être est engagé, non pas de quelque chose, mais de Quelqu’un : de Dieu, voilà le tout du monachisme.

La vocation monastique (c’est là le sens du mot vocation, qui signifie appel) suppose que Dieu est quelqu’un qui s’est révélé à nous par une parole, quelqu’un qui nous a appelés. Et répondre à la vocation monastique, c’est répondre à cet appel. Une parole a rompu le silence et nous a réveillés de la morne solitude où notre âme, perdue parmi les choses, s’était endormie.
Cette parole appelle une réponse, une réponse qui est sollicitation de la réentendre, de l’entendre mieux, de ne plus cesser de l’entendre, pour l’écouter et pour lui répondre sans cesse.
Pensons au petit Samuel endormi dans le temple. Une voix retentit, une voix adressée à lui-même. Une voix qui ne dit rien d’autre que son nom : « Samuel ! » Et l’enfant s’écrie : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! »
Pensons à saint Antoine, le Père des moines.
Il est à l’église. On lit l’Évangile. Il entend la parole du Christ :

« Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive… » 
Il comprend que ce n’est pas une parole en l’air, que c’est pour quelqu’un que quelqu’un a parlé, que c’est Dieu qui a parlé et que c’est à lui qu’Il a parlé… Aussitôt, il répond à l’appel et fait ce qu’il vient d’entendre. 



La vocation monastique, c’est cela ou rien.




[1] On observera soigneusement s'il cherche vraiment Dieu. (RB 58, 7)