« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

Traduction :

06 juillet 2015

"Ceux qui nous ont précédé dans le bien..."




L'auteur des lignes qui vont suivre - récentes et inédites - se situe dans le contexte de l’Orthodoxie Russe qui n'est pas le nôtre. Son témoignage n’en n’est pas moins limpide, et de nature à faire réfléchir. Un avertissement aussi pour le monachisme latin contemporain.
Sauf indication contraire (+SP), toutes les notes de bas de page sont de l’auteur.




Le monachisme russe contemporain
entre interruption et continuité




Après soixante-dix ans de régime soviétique athée, l’Église Orthodoxe russe, et avec elle son millénaire monachisme, connaissent de nos jours une prodigieuse renaissance. Il s’agit d’un phénomène pour lequel on chercherait sans doute en vain des parallèles dans l’histoire du Christianisme. Comment une telle renaissance a-t-elle pu se produire ? Quel en est le « secret » ?

Dans mes conversations avec des moines [russes], j’entends souvent la plainte : « Notre propre tradition a été interrompue ! Il ne nous reste que de nous tourner vers nos frères athonites [1] pour réapprendre ce que c’est qu’être moine, parce que leur tradition monastique à eux n’a jamais été interrompue ».

Il y a évidemment du vrai dans ces plaintes et le recours à la tradition athonite est sans doute légitime. Il n’est d’ailleurs pas une nouveauté dans l’histoire russe ! Après les réformes de Pierre le Grand, il était devenu quasiment impossible en Russie de vivre en moine. Les plus zélés, comme par exemple Païsij Velichkovskij, se sont alors retirés dans les principautés roumaines où ils étaient les bienvenus.

À l’Athos, ils avaient connu le renouveau hésychaste grec et c’est cet esprit qu’ils ont su insuffler aux communautés qu’ils avaient fondées à l’étranger. Lorsque leurs disciples purent enfin retourner dans leur patrie, cet esprit d’un monachisme rajeuni par un recours à la meilleure tradition des saints Pères put aussi se répandre en Russie, où il a produit les fruits merveilleux que l’on connaît bien. Ne citons que, pars pro toto, le monastère d’Optina Poustyne.

Cependant, que veut-on dire exactement quand on parle de nos jours d’« interruption de la tradition monastique » ?
Il me semble que l’on pense le plus souvent à l’interruption des institutions monastiques, à la suppression puis la destruction des monastères. Or, il est important de prendre acte du fait que le monachisme comme institution est, historiquement, un phénomène secondaire par rapport au monachisme comme mouvement spirituel !


Saint-Pantéleimon, le monastère russe du Mont Athos.
Avant la révolution soviétique au début du 20e siècle, il était peuplé, à lui seul, de plus de 1'400 moines.




Quand saint Antoine le Grand, qu’Évagre appelle « prémices des anachorètes » [2] parce qu’il fut le premier à vivre dans le Grand Désert, se fit « moine » autour de l’année 271, il fit d’abord ce qu’Évagre conseillerait aux moines de son temps : il alla
« interroger les voies de ceux qui l’avaient précédé dans le bien pour se régler sur elles. » [3]
Car c’est seulement de cette manière que l’on évite « d’introduire quelque chose qui soit étranger à notre chemin » [4] et de devenir par là soi-même étranger au Christ qui a dit : « Je suis la Voie » (Jn 14,6).

Pour vivre « selon l’Évangile », le jeune Antoine alla donc voir d’abord les ascètes de son temps, ces « zélés » (σπουδαίοι) qui vivaient à cette époque dans les alentours des villages [5]. Ces « proto-moines » avaient évidemment eu, eux aussi, leurs propres maîtres spirituels, et ainsi de suite, jusqu’à l’époque des Apôtres. Ce n’est qu’après ce premier rodage qu’Antoine s’aventura seul, vers l’année 285, dans le Grand Désert.
À travers beaucoup de luttes, Dieu a fait ici d’Antoine (♱356), non seulement le modèle du vrai moine, mais aussi le maître spirituel de ceux qui s’étaient mis à l’imiter. Vous en trouverez une description détaillée dans la Vie d’Antoine, écrite par saint Athanase, corroborée par les 7 Lettres d’Antoine, les Apophthegmata Patrum et d’autres sources monastiques du 4e siècle [6].

Ce n’est que beaucoup plus tard que saint Pachôme devait fonder, vers 320, ses premières communautés cénobitiques. Pachôme, qui était né vers l’année 292, commença d’ailleurs sa vie monastique également comme ermite d’abord, et à l’école d’un ancien expérimenté : Palamon. C’est ainsi qu’est né le monachisme comme institution [7]. Il devait connaître un grand et mérité succès.
Car on pouvait désormais devenir moine en entrant dans un koinobion, cette « école » de toutes les vertus, et non seulement en se mettant à l’école d’un ancien éprouvé. Cela permettait aussi à ceux qui n’auraient pas eu la force de vivre une vie selon l’Évangile comme « moine », c’est-à-dire comme solitaire, de poursuivre le même idéal dans une communauté bien organisée et sous l’autorité d’un higoumène.

De cette esquisse très sommaire je tire la constatation suivante : le monachisme a commencé paradoxalement par le startchestvo et non pas comme une institution de l’Église ! Car saint Antoine, ou son disciple saint Macaire le Grand qui hérita de son « esprit » [8], furent indubitablement des « anciens » (γέρονται) [9], donc des startsy. Même observation au sujet d’Abba Évagre le Pontique, le « disciple intime » (familiaris discipulus) de Macaire [10], et au sujet de bien d’autres moines de ces premières générations.

J’en conclue que l’existence d’un « ancien » n’est pas liée à l’existence d’un monachisme institutionnalisé. Certes, beaucoup de startsy de l’époque prérévolutionnaire étaient attachés à une des grandes communautés cénobitiques. Mais la suppression de celles-ci n’entraîna pas pour autant la fin de leur startchestvo ! Il l’exerçaient désormais simplement dans les lieux éloignés ou cachés dans lesquels ils s’étaient refugiés.

* * *

Les exemples de ces startsy, que la Russie a connus tout au long de l’époque soviétique, abondent, et il n’est pas besoin de les citer ici. L’Église les canonise d’ailleurs de nos jour un après l’autre, on écrit et publie leur Vies et ils sont donc bien présents dans la conscience du peuple orthodoxe.

Ce qui m’importe à présent est de savoir ce qui distingue un starets des autres moines et en quoi consiste son impact sur la vie monastique russe contemporaine. Comme toujours, je chercherai mes critères dans les témoignages des premiers Pères, parce qu’ils possédaient cette « grâce des origines » qu’il s’agit de garder jalousement.

Tous les « anciens » évoqués plus haut furent, au jugement de leurs contemporains, des « porteurs de l’Esprit » (πνευματοφόροι) [11]. Et c’est cela qui fit d’eux d’authentiques « Pères spirituels » à l’égard de ceux qui se mirent à leur école. Voici une belle définition de la paternité spirituelle qui est, une fois de plus, de la plume d’Abba Évagre, qui, d’ailleurs, fut chronologiquement le premier à fixer par écrit les « dits et faits » des saint Pères [12].

En ce qui concerne les Pères spirituels, ce n’est certes pas parce qu’ils commandent à une multitude qu’ils sont appelés ‘Pères’, autrement on pourrait appeler ‘Pères’ aussi les tribuns. Mais ils sont ‘Pères’ parce qu’ils possèdent [cette] grâce spirituelle qui a le pouvoir d’engendrer une multitude dans la vertu et dans la connaissance de Dieu. [13]

Ce n’est donc pas le père spirituel qui, à proprement parler, « engendre des fils spirituels », mais c’est cette « grâce spirituelle » qu’il a reçue qui possède ce pouvoir surnaturel. Autrement dit, celui qui « engendre » est l’Esprit Saint, dont le père spirituel est le « porteur ». Attendu que le Fils et l’Esprit agissent toujours de concert, Évagre écrit dans une autre lettre à des amis moines ce qui suit. Nous y apprenons aussi en quoi consiste exactement l’humble service du père spirituel.


C’est à nous de demander à vous les ‘fruits de la charité’, à vous qui vous avez acquis par l’impassibilité la charité divine et qui vous êtes devenus riches du trésor céleste [14]. Car « ce n’est pas aux fils de ramasser des trésors pour les pères, mais aux pères pour les fils » (2 Co 12,14).
Puisque vous êtes des ‘Pères’, imitez donc le Christ Père [15] et nourrissez-nous du « pain d’orge » (Jn 6,9) par la doctrine de la modération des passions. Inclinez-vous vers notre caractère sauvage, jusqu’à ce nous nous débarrassions de nos mœurs bestiales et devenions jugés dignes du « pain » spirituel « qui est descendu du ciel » (Jn 6,38 etc.) et qui nourrit toute nature raisonnable proportionnellement à son état. [16]

Hélas, le temps me manquerait si je voulais décrypter ce beau texte mot à mot. Qu’il nous suffise à présent de savoir que le père spirituel est chargé d’une double mission.
  • D’une part il doit aider ses fils spirituels à surmonter la tyrannie des multiples formes de leurs passions pour obtenir, avec la grâce de Dieu, le don de « l’impassibilité » (ἀπάθεια). Celle-ci ne signifie nullement que l’on ne soit plus tenté par les passions, mais seulement que l’on ne soit plus dominé par elles. L’impassibilité est « la fleur de la vie pratique », première et indispensable étape de la vie spirituelle.
  • Puis commence la tâche la plus délicate du père spirituel : celle d’introduire le disciple peu à peu dans la « vie contemplative » ! « L’impassibilité » a pour « fille » la charité (ἀγάπη) [17]. Donc pas de charité, ce signe distinctif de tout vrai « disciple du Christ » [18], sans l’impassibilité, et pas d’authentique vie spirituelle sans la charité ! Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet...

La « finalité » (πέρας) [19] de la charité est la « connaissance de Dieu » [20]. Celle-ci est d’abord indirecte, dans le miroir de ses œuvres, pour devenir ensuite, par la grâce de Dieu, immédiate. C’est cette « connaissance de Dieu lui-même » qu’Évagre appelle avec d’autres Pères la « Théologie » au sens propre. Or, le vrai « théologien » [21] n’est pas celui qui « parle de Dieu » correctement, mais celui qui l’a « vu » [22] et qui « converse toujours avec lui comme avec un père » [23], « immédiatement » [24].





De ces excursions dans la littérature de l’âge d’or du monachisme, je tire les conclusions suivantes.

Avant de devenir une institution de l’Église, le monachisme s’incarne dans une personne concrète aux traits bien définis : l’« Abba ». Celui-ci est, par son humilité, sa douceur, sa charité, son désintéressement etc., pour ainsi dire une « icône » de tout vrai moine.

Or, pendant toute la période soviétique, lorsque l’institution monastique était pratiquement détruite, il y a toujours eu en Russie de telles « icônes » : les startsy ! L’observation vaut évidemment aussi pour les « saintes Mères ». Comme à l’époque d’Évagre, c’est donc sur eux que nous devons concentrer notre attention, parce qu’ils incarnent - chacun à sa manière très personnelle - l’idéal du vrai moine.

Nous devons « interroger leurs voies et nous régler sur elles. Car on peut trouver beaucoup de belles choses, dites ou faites par eux » [25]. Les « dits et faits » de nos Pères immédiats méritent, en effet, le même respect que ceux des premiers Pères, car ces « porteurs de l’Esprit » ont tenu vive la flamme de la vie monastique lorsque les institutions et mêmes les édifices monastiques furent détruits. Selon la mesure de la grâce que chacun avait reçue de Dieu, ils ont guidé leurs disciples sur les voies de l’Évangile, les uns par leur exemple silencieux, les autres aussi par leur parole inspirée.

L’Esprit-Saint souffle où il veut ! (cf. Jn 3,8) Investis de sa grâce, ils ont ainsi préparé dans les cœurs des fidèles, à l’insu de ceux qui cherchaient à déraciner la foi en Russie, la renaissance étonnante de l’Église Orthodoxe après la chute du régime communiste.


Je crois donc qu’il y a eu interruption au niveau de l’institution, certes, mais aussi une authentique continuité au niveau spirituel. Je vous prie d’en prendre conscience, car vous n’imaginez sans doute pas les conséquences d’une vraie interruption de la Tradition, telle que l’Occident en a connue plusieurs au cours de son histoire tourmentée.

Il est plus facile de restaurer les institutions que de faire revivre l’esprit de nos saints Pères, certes. Mais tous les trésors de la Tradition spirituelle sont à notre disposition, et l’exemple de nos prédécesseurs est la preuve tangible qu’aucune époque n’est plus favorable qu’une autre pour devenir un authentique « disciple du Christ ». Il suffit de mettre le pied sur la voie tracée par nos saints Pères et de les suivre humblement.


Archimandrite Gabriel BUNGE
Monastère de l’Exaltation de la Précieuse Croix
CH - 6957 Roveredo Ticino

Décembre 2014







[1] Il s’agit des moines grecs ou slaves appartenant à la République monastique du mont Athos, littéralement à l’« État monastique autonome de la Sainte-Montagne ». Plus de 20 grands monastères et environ 2'000 moines y vivent actuellement. (+SP)

[2] Évagre le Pontique, Sur les pensées c. 35, 27.

[3] Évagre le Pontique, Praktikos ou Traité pratique c. 91.

[4] Évagre le Pontique, Lettre 17, 1.

[5] Cf. saint Athanase, Vita Antonii c. 3, 4; 4, 1.

[6] Cf. G. Bunge, « In Geist und Wahrheit ». Studien zu den 153 Kapitel Über das Gebet des Evagrios Pontikos, (Hereditas 27), Bonn 2010, cinquième partie.

[7] Je passe sur le fait qu’on observe la même évolution en Palestine (Chariton, Hilarion) et en Syrie.

[8] Historia Monachorum c. 21, 2.

[9] C’est ainsi qu’Évagre les appelle régulièrement, cf. Traité pratique, Prol. 53, c. 93, 1 ; 96, 1 ; 99, 5 ; 100, 5.

[10] Gennade de Marseille, De viris inlustribus c. XI.

[11] Cf. Pallade d'Hiérapolis, Historia Lausiaca c. XI : Butler 34, 11 (au sujet d’Évagre).

[12] Cf. le petit dossier des 15 pièces dans le Praktikos d'Évagre, Traité pratique c. 91-100. Dans son Traité au moine Euloge on en trouve encore une dizaine.

[13] Évagre, Lettre 52, 7 (grec et syriaque).

[14] Cf. Sg 7,14 ; il s’agit de la sagesse, pour Évagre un symbole de la connaissance.

[15] Il n’est pas rare à cette époque que le Christ soit appelé « Père ». Cet usage fait écho au passage de Jn 21,5 où le Christ appelle ses disciples « mes petits enfants ».

[16] Évagre le Pontique, Lettre 61, 1.

[17] Évagre le Pontique, Traité pratique c. 81.

[18] Évagre le Pontique, Lettre 6, 4 ; 37, 2 ; 40, 1 etc. Cf. Jn 13,35.

[19] Évagre le Pontique, Traité pratique c. 84.

[20] Évagre le Pontique, Traité pratique, Prologue [8].

[21] Évagre le Pontique, Sur la prière c. 61.

[22] Évagre le Pontique, Képhalaia Gnostica V, 26.

[23] Évagre le Pontique, Sur la prière c. 55.

[24] Évagre le Pontique, Sur la prière c. 3.

[25] Évagre le Pontique, Traité pratique c. 91.