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gastrimargia - chapitre 3c

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Au programme :
L'origine du mal
Le mécanisme des passions
Le processus de la tentation



L'origine du mal

Que pouvons-nous conclure de tout ce qui précède, pour répondre à notre question : d’où vient le mal ? Nous n’avons pas, certes, une explication au sens moderne du mot, pas de démonstration par une cause première dans son ordre. Le mysterium iniquitatis demeure entier. La « connaissance du bien et du mal », au sens absolu, n’est point départie à l’homme. En revanche, il sait ce qu’il lui reste à faire, en tant que créature : laisser Dieu être Dieu, le reconnaître comme Créateur et Maître en observant ses commandements. Cette obéissance est constamment menacée. Il doit – et peut – être libre, de par le choix sans cesse renouvelé de l’homme pour son Créateur, et contre les suggestions insidieuses de l’ennemi. Ce choix pour ou contre la Parole de Dieu se fait au plus profond de notre cœur, au point où nous n’avons presque pas accès. Les tentations, en somme, ne font que révéler cette attitude intérieure :

D’innombrables passions se cachent dans notre âme, qui, parce qu’elle se dissimulent en nous, produisent les plus violentes tentations. Et il faut, avec une extrême attention, garder son cœur, afin de ne pas être emporté à l’improviste par les démons, lorsque se présente l’objet pour lequel nous éprouvons de la passion, et afin de ne rien faire qui soit défendu par Dieu.

Les tentations jouent donc, au fond, un rôle tout à fait positif. Non seulement parce qu’elles nous poussent à nous appuyer sur Dieu, ce qui est déjà une très bonne chose, mais encore parce qu’elles nous renseignent sur nous-mêmes.

“Sur ce que je ne savais pas, ils m’interrogeaient.” (Ps 34)

D’eux-mêmes les hommes ne connaissent point les vices. Mais se voient-ils interrogés par les ennemis au moyen des pensées, alors ils parviennent à la connaissance du vice. J’appelle ici l’expérience ‘connaissance’, comme le fait l’Écriture lorsqu’elle dit : Adam connut sa femme Ève.

Cela signifie, appliqué à nos premiers parents, que le malicieux serpent n’a pas produit lui-même la concupiscence, mais l’a fait simplement monter à la surface par ses questions trompeuses. N’ayant pas résisté, l’homme s’est laissé prendre à sa passion.

“Ils songeaient à tendre une embûche à mes pas.” (Ps 139)

Ceci est dit très à propos. Car souvent les démons nous soufflent les mauvaises pensées avec dissimulation, de manière à ce que l’intellect ne s’aperçoive pas aussitôt de leur caractère déraisonnable et ne rejette les pensées. Aussi sèment-ils les mauvaises pensées mêlées à d’autres qui paraissent bonnes.
Cependant, ils n’agissent ainsi qu’à l’égard des parfaits qui n’ont pas de passions. Aux impurs, ils envoient ouvertement les pensées qu’ils ne sont pas capables de rejeter à cause de leurs passions, de même que leur ‘connaissance’ déraisonnable. Ainsi disaient-ils à Ève : Vous serez comme Dieu, sachant le bien et le mal.

À la place de cette désobéissance, de cette écoute détournée de la parole de Dieu et appliquée à la voix du tentateur, l’homme a besoin d’une sorte de « surdité intellectuelle », de l’apatheia, par laquelle « il entend sans écouter les pensées, c’est-à-dire sans agir d’après elles. »




Le mécanisme des passions

Mais quel rapport a tout cela avec la Gastrimargie, avec le manger ? C’est que la consommation du fruit défendu est précisément le détonateur « matériel » dont a besoin toute passion pour être efficace. Pour mieux comprendre, en quel sens cela s’entend, il nous faut examiner quelque peu la doctrine évagrienne des passions et de leur nature.
Suivant une tradition d’origine platonicienne, mais christianisée depuis longtemps, Évagre considère « l’âme rationnelle » comme tripartite, c’est-à-dire, comprenant trois « puissances » : l’entendement (logistikon), la partie concupiscible (epithymetikon) et la partie irascible (thymikon). Concupiscible et irascible constitue ensemble la « partie irrationnelle » (alogon meros) de l’âme, qu’on appelle aussi la « partie passionnelle » (pathetikon meros), parce que à travers ces deux puissances irrationnelles, les passions s’introduisent. Elles sont en effet elles-mêmes « illogiques », c’est-à-dire, dépourvues de rationalité, voire déraisonnables. L’entendement est l’organe de « l’intellect » (nous), du lieu de l’image divine. En revanche, par les deux puissances irrationnelles qui sont liées au corps, l’âme pénètre à travers cet « organe » dans le monde sensible et matériel. Car ces puissances irrationnelles appartiennent aux réalités corporelles, et sont nécessaires pour percevoir celles-ci. L’intellect, au contraire, est ordonné à la contemplation des « raisons » (logoi) cachées dans l’ensemble de la Création, raisons qui témoignent comme des « lettres » du Verbe divin Créateur, et qui conduisent à Lui.
Toutes ces trois puissances sont ordonnées les unes aux autres et exercent les unes sur les autres, une influence, tout en ayant leur propre domaine respectif. Ainsi, le concupiscible tend par nature vers le bien, vers la vertu, pendant que l’irascible se bat pour elle, précisément en s’opposant énergiquement au mal, aux démons. Ce n’est que lorsque ces deux puissances irrationnelles agissent conformément à leur nature (kata physin), c’est-à-dire, lorsqu’elles exercent l’opération qui leur a été assignée par le Créateur, que l’intellect peut se consacrer sans obstacle à la contemplation de la Création. Si au contraire, elles se portent à rebours de leur nature (para physin), l’harmonie est troublée :

La colère, lorsqu’elle s’enflamme, rend aveugle, le contemplatif (c’est-à-dire l’intellect) ; le désir, lui, lorsqu’il s’émeut contre la raison (de façon déraisonnable), occulte les choses visibles.

En dernière analyse, il revient à l’homme de se conduire « selon la nature » ou « contrairement à la nature. » Cette possibilité est justement l’espace propre à sa liberté et à sa responsabilité personnelles. Mais c’est aussi le fondement, du fait qu’il soit accessible à la tentation du mal. La raison ultime de cette faillibilité humaine, Évagre la voit dans la condition foncière de créature, qui implique la contingence (il n’existe pas nécessairement, mais pourrait tout aussi bien ne pas exister), parce qu’il tient son être d’une décision gratuite de Dieu. A la différence du Créateur, sans commencement, essentiellement bon, la créature a un commencement en tant que telle, et ne possède ses qualités propres que comme quelque chose de reçu, d’adventice, et comme pouvant aussi se perdre.
C’est dans cette connivence entre bien périssable, liberté personnelle et responsabilité devant Dieu que se développe l’être humain. Sa fragilité face à la tentation fait partie de sa condition de créature, tant qu’il n’est pas encore parvenu à la perfection. Car alors seulement, de par la bonté gratuite de Dieu, et au moyen de son union avec celui qui est immuable et sans commencement, l’homme sera transporté de l’état de mobilité à celui de l’immutabilité et de l’éternité.
Cette mission, ce devoir de choisir le bien nous est facilité par les Anges, que la Providence divine nous a accordés. Ceux-ci nous proposent la « joie spirituelle et le bonheur qui en découle », bonheur qu’Évagre comprend toujours au sens de connaissance de Dieu, fruit d’une rencontre intime et personnelle avec lui. Les démons, au contraire, nous éprouvent sans cesse, avec la permission de Dieu, en nous suggérant, à l’inverse des Anges, des « convoitises mondaines » qui « assombrissent l’intellect » et provoquent sa « déchéance de la connaissance », puisque désormais, il n’est plus en mesure de se porter vers son Créateur, mais se retire, se rabat sur lui-même, contre nature. Toutes les passions ne sont, en effet, rien d’autre que l’expression de la « philautia » de la créature, de son amour propre, par lequel l’amour de Dieu est perverti en amour exclusif de soi-même. Évagre appelle, à juste titre, cette tragique folie d’amour pour soi-même une « haine universelle », car cet amour perverti et toujours irréalisable ne peut que se changer en haine.
Les moyens que les démons emploient pour nous mettre à l’épreuve sont les « pensées », ces impressions intérieures, ces images de choses sensibles et matérielles. Comme nous vivons dans un monde sensible et matériel, il nous est impossible de nous soustraire entièrement à ces « pensées ». En d’autres termes, il nous est impossible d’échapper à toutes les tentations. Mais il dépend de nous que ces « pensées » déclenchent des passions ou non.
Car la faute n’en est pas à la création matérielle en tant que telle, puisque c’est Dieu qui l’a créée, bonne et sans opposition au salut des hommes, favorable au contraire à ce salut. De même, la faute n’est pas non plus aux représentations (noêmata) intérieures que l’intellect puise dans la réalité matérielle. Ce sont là pour lui, au contraire, des moyens nécessaires de connaître les choses, et c’est pour cela qu’il est fait. Finalement, la faute ne peut être mise au compte des deux puissances irrationnelles de l’âme, par lesquelles nous percevons les choses, mais uniquement du mauvais usage que nous en faisons, c’est-à-dire de leur usage contre nature, parce qu’il enlace l’intellect dans les représentations imaginaires et passionnées qui découlent des objets que nous percevons. La pédagogie divine aura donc pour but de libérer l’intellect de ces liens « par la doctrine spirituelle et les commandements. »


Le processus de la tentation

Revenons maintenant à l’histoire du Paradis, dont le but est de nous faire saisir, de façon exemplaire, le processus de la tentation et de la chute. Évagre déclare laconiquement à ce propos :

La convoitise de nourriture a produit la désobéissance et un met agréable au goût a chassé du Paradis.

Pour la Sainte Écriture, il ne s’agit pas tant de manger ou de ne pas manger, mais d’obéissance, de cette écoute sincère et sans partage de la Parole de Dieu, de cette réponse que nous appelons : « croire ». Ce dialogue (homilia - ὁμιλία) entre Créateur et créature, Évagre l’appelle également « prière », cet « acte hautement contemplatif de l’intellect », par lequel il peut « exercer son activité propre. »
Or, c’est de ce « colloque » purement spirituel que le rusé serpent tente de détourner l’homme en dirigeant son attention vers un objet sensible : le fruit, et le plaisir qui accompagne sa manducation.
Avec un tact insurpassable, que certainement le grand psychologue Évagre a dû partager par intuition, la Sainte Écriture nous rend attentifs à un fait d’expérience fondamental : l’acte le plus élémentaire d’un être vivant est le manger ; plus important encore que la sexualité, l’instinct de possession, etc … C’est pourquoi, dans le catalogue des vices, ce n’est pas la luxure, ni l’avarice, la colère ou la tristesse, ni même, comme chez le démon, l’orgueil et sa compagne, la vaine gloire, qui viennent en tête, mais bien la Gastrimargie.

Le premier des peuples (païens),
C’est Amalec,
Et la première des passions,
C’est la gourmandise.

L’Écriture Sainte donne donc à comprendre, au moyen d’une manducation défendue, ce en quoi consiste, de façon exemplaire, l’essence du « péché » : dans la rupture de confiance entre la Personne de Dieu et celle de l’homme, rupture due à ce refus d’écouter la Parole de Dieu que saint Paul appelle : désobéissance, synonyme d’incrédulité. C’est cette attitude intemporelle et foncièrement opposée à la loi de la Création, parce qu’elle met en doute diamétralement la bonté et l’amour absolument gratuit du Créateur, comme s’il pouvait exister un point d’appui en dehors, voire au-dessus de Dieu, d’où l’on pourrait le juger. Un tel point d’appui n’existe pas et ne peut pas exister. Le seul « point d’Archimède », c’est Lui-même, tel qu’il se révèle par sa Parole et par son Œuvre.
N’est-il pas significatif, que cette attitude perverse de remise en question de Dieu se soit manifestée non seulement au début de la Création, mais aussi au moment de la Rédemption, longtemps après cette première « chute » ? Car c’est à la même bonté amoureuse que la Création doit son existence et son rachat. Et Dieu a aussi peu de compte à rendre à sa créature au sujet de son Œuvre, comme l’enseigne le livre de Job, que le « maître de la vigne » à se justifier de verser aux ouvriers de la onzième heure le salaire complet, ou que le « bon père de famille » d’accueillir « l’enfant prodigue » sans pénitence et de le restituer dans tous ses droits. Et néanmoins, les ouvriers de la première heure osent critiquer cette bonté perçue comme une injustice envers eux ; comme le fils aîné ose aller jusqu’à refuser, dans sa colère, de pénétrer le seuil paternel à cause d’une prétendue injustice !
À l’homme, il n’est pas donné de « connaître le mal et le bien », comme le fait Dieu, c’est-à-dire, de décréter ce qui est bien et ce qui est mal. C’est pourquoi, l’amour et la justice semblent s’opposer, se contredire à ses yeux. L’amour humain n’est, en effet, jamais entièrement dépourvu d’égoïsme, ni sa justice, entièrement dépourvue de vengeance. Seul, l’amour de Dieu est juste, puisque sa justice est l’expression de son « amour insondable ». « Dieu seul est bon » - qui oserait lui en faire grief ? - Contrairement à la créature muette, l’homme a reçu, en vertu de « l’image de Dieu » qui est en lui, une liberté incomparable, celle de pouvoir acquiescer, adhérer à la bonté de Dieu et de sa Création, dont il est dit expressément qu’elle est « bonne, très bonne. » Par là seulement, il donne à sa liberté son plein épanouissement. Cependant, « le premier Adam », l’homme en général, échoue à cette mission, s’il est laissé à lui-même. Il échouerait pour toujours, si à nouveau l’amour insondable de Dieu, cause première de la Création, ne lui venait en aide, en la personne du « nouvel Adam », du VERBE fait chair.

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