« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

gastrimargia - chapitre 3d




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Revenons au vice de la Gastrimargie, et voyons sous quel aspect il nous apparaît maintenant. Quelques textes de l’Antirrhétique, que nous avions laissé de côté au chapitre précédent, vont nous y aider.

Contre la pensée qui pousse à se rassasier de nourriture et de boisson sans prendre garde au dommage qui résulte de la satiété du ventre (il faut dire) : « Lorsque tu mangeras et te rassasieras, garde-toi d'oublier Yahweh, qui t'a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. » (Dt 6, 12)
Contre la pensée qui désire se rassasier de nourriture et de boisson, pensant qu’il n’y a rien de mal à cela pour l’âme : « Mais Jacob est devenu gras, et il a regimbé … et il a abandonné le Dieu qui l'avait formé, et méprisé le Rocher de son salut. » (Dt 32, 15)
Contre la pensée qui nous incite à remplir notre ventre de pain et d’eau : « Ne conduis pas l'impie dans les pâturages des justes ; ne te laisse pas séduire par le rassasiement du ventre. » (Prv 24, 15 LXX)


Alors que les suggestions semblent ne tendre qu’à une gloutonnerie sans scrupule, les répliques, en revanche, jettent une vive lumière sur la tentation perverse qui s’y cache. D’une part, l’homme s’empiffre sans une ombre d’inquiétude – et d’autre part, il se laisse tromper à tel point par cet excès, qu’il en vient à oublier son Dieu !
Cette pensée est tout à fait courante dans l’Écriture. Après ce que nous avons dit, elle n’a plus rien d’étrange. La tentation à laquelle l’homme cède, en l’occurrence, est paradoxalement la même que celle qui se dissimulait derrière l’excès de jeûne : vaine gloire et orgueil. Toutes deux ont en commun une volonté d’autocratie souveraine. En effet, quand, dans le premier cas, l’homme se fortifie de façon purement physique, au point de se prendre tout à coup pour on ne sait qui, dans le deuxième cas, il se « nourrit » de manière subtile de sa propre perfection, s’imaginant être devenu indépendant (presque) du devoir de manger. Évagre s’est bien aperçu avec quelle facilité, ici, un démon tend la main à l’autre :

Contre les pensées de vaine gloire, qui s’empressent, par découragement, de faire connaître notre jeûne, afin que l’intellect, libéré et délivré des pensées de Gastrimargie, soit ligoté et retenu captif des pensées de vaine gloire. C’est ce qui est mis en scène par les démons impurs, pour empêcher l’intellect de monter par-dessus les pensées, et d’élever son regard vers Dieu.

Maintenant se révèle ici de manière paradoxale, à travers les tentations de Gastrimargie, la crise de l’humanité « depuis Adam et Ève ». Car tant en enfreignant, par volonté propre, la Tradition des Pères qui soutiennent un régime raisonnable et bien réglé, qu’également en s’empiffrant sans retenue, l’homme se coupe de Dieu, et par là du prochain, que ce soit par orgueil et vanité, par avarice, souci des biens matériels etc. … La Gastrimargie est donc une crise de la personnalité en sa forme originelle. L’homme créé à l’image de Dieu n’est en effet une « personne » que dans l’ouverture parfaite à la personnalité de l’autre : la Personnalité absolue du Dieu-Créateur qui rend possible cette référence à lui ; et aussi, de façon dérivée, la personnalité du prochain, autre « image de Dieu », que nous « devons aimer presque autant que son modèle. »

L’orgueil ne compte que sur lui-même, mais la Gastrimargie a perdu, dans son souci excessif, toute espèce de confiance en un fondement quelconque. Mais au fond, tous deux remontent au même égoïsme, tel une ultime bouée de sauvetage qui n’a jamais sauvé personne, mais dont tout le monde se persuade de tenir en main la suprême sécurité. Dans l’orgueil comme dans l’inquiétude égoïste, l’homme perd cette confiance familière, cette « franchise » (παρρησία) qui lui permettait, au commencement, d’avoir une vraie liberté de regard et de parole. Lorsque cette référence naturelle de la personne humaine à la personne de Dieu, et « presque autant » – puisqu’une parfaite communion n’est pas possible en cette vie – à la personne du prochain, est troublée, l’homme s’engage dans la crise existentielle que lui cause sa vie superficielle et dépourvue de sens. Son véritable accomplissement dans la rencontre avec autrui a alors échoué. Avec un tact incomparable, l’Écriture note qu’Adam, une fois tombé, se cache instinctivement de devant la face de Dieu, il n’ose plus le regarder dans les yeux. Mais les deux premiers hommes se cachent également l’un à l’autre, car ils ont perdu, en même temps que la familiarité avec Dieu, la familiarité l’un envers l’autre.

Si donc le péché originel de l’homme consiste dans une désobéissance et une infidélité, entendues comme une écoute détournée du commandement divin, et comme une attention curieuse portée à la suggestion diabolique, alors la seule attitude qui soit conforme au plan de la Création est bel et bien l’obéissance. Certes, l’abus permanent que l’on a fait et que l’on fait encore du mot obéissance et de sa notion, ne rend pas facile l’accès à cette vérité fondamentale. Car c’est là que s’ouvre, pour l’homme déchu, le gouffre du pouvoir, dont l’instrument privilégié est précisément l’abus de l’obéissance, de la confiance, de la crédulité.

Dans ce contexte, obéissance ne signifie plus que soumission et esclavage à l’égard d’une puissance supérieure ! En réalité, l’obéissance est bien plutôt l’acquiescement audacieux accordé à l’invitation non moins audacieuse de Dieu. C’est la seule réponse qui soit digne de Dieu et de l’homme, réponse faite à cette parole que Dieu nous a envoyée, afin de nous inviter à un colloque libre et intime avec lui. Obéir est l’attitude profonde du Fils à l’égard du Père, celle du VERBE, parfaite expression de Dieu lui-même et parfaite réponse à la fois. Cela, nous le savons avec certitude, depuis que le Christ, « second Adam », véritable Adam, nous a révélé l’obéissance parfaite et filiale, et ainsi effacé la désobéissance originelle du premier Adam, comme l’enseigne S. Paul (Rm 5, 19).

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