« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

gastrimargia - chapitre 3e




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Évagre avait ces choses bien présentes à l’esprit : cela ressort du fait qu’à plusieurs reprises, il ramène sa classification des huit tentations génériques de l’ennemi à trois fondamentales : Gastrimargie, Avarice et Vaine Gloire ; en outre, il retrouve dans ces trois tentations, celles du Christ au désert : la Gastrimargie, dans l’envie de « pain », l’Avarice dans la suggestion de s’approprier tous les royaumes de la terre et toutes leurs richesses, la Gloriole, dans le désir d’offrir le spectacle d’un miracle éclatant. Ces trois tentations forment ensemble le premier front, l’avant-garde de l’armée démoniaque, derrière laquelle attendent les autres bataillons. Qui n’a pas enfoncé cette avant-garde ne pourra pas se soustraire aux passions ultérieures.

Les liens reliant entre elles les diverses passions qui se font jour ici, sont dignes de remarque, car ils montrent que les trois vices principaux, et en premier lieu la Gastrimargie, sont comme la porte par laquelle les passions subséquentes ont coutume de pénétrer. Évagre constate fort justement :

Il n’est pas possible, en effet, de tomber aux mains de l’esprit de luxure si l’on n’a pas succombé (auparavant) à la gourmandise, et on ne peut se mettre en colère si l’on ne lutte pour satisfaire les concupiscences déraisonnables des nourritures, des richesses ou de la gloire. Il n’est pas possible non plus d’échapper au démon de la tristesse si l’on est privé de toutes ces choses ou qu’on ne peut les obtenir.

La Gastrimargie joue en cela un rôle tout particulier :

Le premier des peuples (païens),
C’est Amalec,
Et la première des passions,
C’est la gourmandise.

Le contexte de cette sentence symbolique est l’histoire du conflit entre Israël et Amalec, le premier des peuples étrangers à guerroyer contre le Peuple de l’Alliance pour lui empêcher l’entrée dans la Terre Promise, symbole du Salut. Amalec est donc pour tous les temps l’ennemi d’Israël par excellence, dont il faut même, selon le commandement divin, effacer la mémoire (Cf. Ex 17,8-16 ; Dt 25,17-19).

La Gastrimargie est cette brèche qui ouvre la voie aux autres vices. Évagre n’étudie pas systématiquement tous les liens entre les vices, mais on peut tirer facilement de ses ouvrages la conclusion suivante : la Gastrimargie se trouve en relation directe ou indirecte avec les autres vices. Naturellement, c’est la relation à la luxure qui est la plus fréquente, comme dans le texte cité ci-dessus. De même dans ceux-ci :

L’esprit de luxure se trouve dans des corps incontinents,
L’esprit de pureté dans des âmes chastes.
N’aie aucune pitié pour le corps qui se plaint de sa faiblesse,
Et garde-toi de le gaver de mets délicieux !
Car, s’il vient à prendre des forces, il va s’élever contre toi,
Et te livrer une guerre implacable
Jusqu’à ce que ton âme soit prise,
Et vendue en esclave à la passion de luxure.

Souvent, Évagre établit des liens entre la Gastrimargie et les phantasmes nocturnes, les rêves impurs et pire encore :

Ne donne pas au corps beaucoup de nourriture,
Et tu ne verras pas de mauvais phantasmes dans tes rêves.
Car, comme la flamme détruit la forêt,
Ainsi la faim éteint les imaginations honteuses.


Nous avons déjà vu comment la Gastrimargie conduit à l’avarice, dans le chapitre précédent.

L’avarice suggère une longue vieillesse, l’impuissance des mains au travail, les famines qui se produiront, les maladies qui surviendront, les amertumes de la pauvreté, et quelle honte il y a à recevoir des autres ce dont on a besoin.

La colère aussi, la troisième des passions génériques, de même que la tristesse, sont mises par Évagre en relation avec la Gastrimargie. Les raisons en sont évidentes. Le pacte occulte entre Gloriole et Orgueil (superbe) d’une part, et Gastrimargie d’autre part, a été dénoncé dans le texte cité ci-dessus, où Évagre analyse le renversement paradoxal de ce vice en un jeûne démesuré. On peut lire par ailleurs :

Contre les pensées de vaine gloire, qui s’empressent, par découragement, de faire connaître notre jeûne, afin que l’intellect, libéré et délivré des pensées de Gastrimargie, soit ligoté et retenu captif des pensées de vaine gloire. C’est ce qui est mis en scène par les démons impurs, pour empêcher l’intellect de s’élever et de lever son regard vers Dieu, par-dessus les pensées. « Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites, qui exténuent leur visage, pour faire paraître aux hommes qu'ils jeûnent. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. » (Mt 6, 16)
Contre les pensées orgueilleuses qui me louent, comme si j’avais soumis non seulement l’estomac, mais encore vaincu la colère, simplement parce que je prie : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. » (1Co 15, 10)

Comme, pour finir, l’acédie, le redoutable dégoût, constitue le point de convergence de presque toutes les autres passions, les liens avec ce vice sont particulièrement clairs. Évagre le dit dans sa langue laconique et pleine de symbolisme biblique :

Celui qui s’est saisi de la mâchoire,
A anéanti les Philistins,
Et aisément rompu ses liens.
L’élévation de la mâchoire
A fait surgir une source.
Et la libération de la gloutonnerie
Produit la contemplation pratique.

Le sens de tout ce passage pittoresque et sentencieux se trouve dans l’histoire de Samson : celui-ci, après s’être délivré de ses « liens » (c’est-à-dire de ses passions), trouva une mâchoire d’âne, s’en saisit (littéralement l’éleva), et en frappa 1000 Philistins. Ceux-ci symbolisent les « barbares » (c’est-à-dire les démons) qui occupent la « Terre Promise » (la connaissance de Dieu et de la Création). Le lieu où Samson trouva la mâchoire fut appelé « l’Élévation de la mâchoire » (Ἀναίρεσις σιαγόνος), comme les Septante (LXX) ont traduit l’hébreu « Ramath-Lehi ». C’est là encore que Dieu fit jaillir du rocher une source (symbole de la connaissance), à la prière de Samson assoiffé (Juges 15, 15-19). Nous avons là, soit dit en passant, un exemple éloquent de la façon dont les Anciens savaient lire un texte que le lecteur moderne parcourt rapidement, n’y voyant qu’une historiette.

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