« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

gastrimargia - chapitre 3f




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Au désert, comme Évagre le signale à plusieurs reprises, le Christ a vaincu, les trois vices principaux que nous avons nommés plus haut, à savoir : la Gastrimargie, la Philargyrie (Avarice) et la Kenodoxie (Gloriole) ; et cela, de façon exemplaire, puisqu’il ne s’agit pas là de ses tentations propres, mais de celles de la nature humaine qu’il a assumée pour nous sauver. Il est donc clair que, ce sont là effectivement les formes primitives des tentations auxquelles succombent constamment les hommes depuis Adam y compris. Ce que le Christ fait et dit a ici valeur de principe et d’exemplarité : le tentateur est vraiment vaincu ; et en même temps, nous devons nous insérer personnellement dans l’œuvre du Christ. Là se situe le lieu théologique de « l’ascèse ».
On voit par les réponses du Christ, toutes tirées du Deutéronome, que ces trois tentations étaient figurées par les luttes d’Israël dans le désert. Or, celles-ci ne sont que la répétition en trois aspects de la tentation originelle d’Adam : celle de la désobéissance autocratique. Pour Adam, la faim de ce fruit défendu par lequel il espérait pouvoir se créer une existence propre, indépendante de Dieu, fut aussi l’occasion extérieure d’un acte de désobéissance. C’est sur ce point, tel un doigt sur la plaie, que porte la première réponse du Christ :

L’homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole
qui jaillit de la bouche de Dieu.

Le Christ cite là un verset tiré du second discours de Moïse au peuple d’Israël, où le sens des épreuves du désert est donné. La « parole qui jaillit de la bouche de Dieu » est celle de la Promesse, à rebours de toute attente humaine :

Il [Dieu] t'a humilié, il t'a fait avoir faim, et il t'a nourri de la manne, que tu ne connaissais pas et que n'avaient pas connue tes pères, afin de t'apprendre que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais que l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de Dieu. (Dt 8, 3)

Par cette « faim », l’homme devait comprendre ce qu’Adam n’avait pas compris : que son existence est une existence donnée, accordée gratuitement, et qu’elle ne peut subsister qu’ainsi. Tout à l’encontre de l’expression courante aujourd’hui : le pain d’abord, la parole ensuite !

Ce ne sont pas les différentes espèces de fruits qui nourrissent les hommes, mais c'est votre parole qui conserve ceux qui croient en vous. (Sag 16, 26)

L’homme ne « vit » véritablement comme tel qu’autant qu’il « parle » avec Dieu, qu’il écoute sa parole par la Foi et y répond par l’obéissance. Évagre a très bien exposé cela dans un chapitre de son traité Sur la Prière, où l’on voit également quels motifs se cachent finalement derrière les suggestions diaboliques.

Que signifie pour les démons l'excitation en nous de la gourmandise, de la luxure, de la cupidité, de la colère, de la rancune et des autres passions ? C'est pour que notre intellect, alourdi par elles, ne puisse pas prier comme il faut; car les passions de la partie irrationnelle, venant à dominer, ne lui permettent pas de se mouvoir rationnellement et de chercher à atteindre le Verbe de Dieu.

Pour bien comprendre ce texte, il faut se souvenir de la structure de l’âme dont nous avons parlé plus haut. Pour Évagre, l’activité naturelle de l’intellect, c’est-à-dire conforme à la Création, c’est la prière. Or, la prière est une « élévation vers Dieu » ; elle conduit à un colloque intime (ὁμιλία) avec Lui, et ce « sans aucun intermédiaire », c’est-à-dire, comme avec un père. C’est cela qu’Évagre appelle ici logikôs, c’est-à-dire une motion, un mouvement conforme à sa condition primordiale, mouvement qui consiste précisément dans la recherche du Dieu-Verbe, du Dieu-Logos.
La prière est une ouverture parfaite et amoureuse à la Parole et en même temps la réponse empressée à cette Parole. Dans la prière seulement, l’être humain peut vraiment se développer, être capable d’accueillir la Parole. Rien n’est plus odieux à l’Ennemi qu’un homme qui prie. Et il va mettre en œuvre toutes les ressources de sa ruse pour l’en empêcher !

Ce n’est pas ici le lieu de développer la doctrine si riche d’Évagre sur la prière.
Il nous suffira de savoir que les passions sont autant « d’épaississement », ou « d’affaiblissement » contre nature de l’esprit humain. En premier lieu vient la Gastrimargie. Elle provoque un retournement de l’homme sur lui-même, le rend étrange et étranger à Dieu, lui ravit la PAROLE.
Prier, c’est « aller immatériel à l’immatériel », c’est-à-dire, d’après le contexte, sans l’intermédiaire d’une quelconque créature ni d’une quelconque représentation imaginaire. Ceci n’a donc rien à voir avec du mépris pour le corps ou pour la Création. Ce qui est visé, c’est un peu comme dans le « sans façon vers Celui qui est sans façon » de Maître Eckart, un contact immédiat avec Dieu, dans une relation personnelle entre la personne de l’homme et celle de Dieu.

On s’aperçoit donc que la Gastrimargie exprime une crise de la personnalité humaine dans sa forme la plus foncière, nonobstant les manifestations variées dans la vie quotidienne qui tendent à dissimuler ce fait.
Or, crise (κρίσις) signifie discernement, autant que décision. Lorsque l’homme « est en crise », ce n’est pas pour être condamné, mais pour être à même de poser une nouvelle et plus libre décision. L’histoire de l’homme ne s’arrête donc pas avec la chute au Paradis Terrestre, mais elle reprend de plus belle, sous le signe d’une défaillance toujours possible. Ainsi, la Gastrimargie n’est aucunement la fin, le point final de la crise humaine, mais un passage, une phase transitoire, dont l’aboutissement est et reste ouvert.


(Fin du chapitre 3 - À suivre...)