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Hadewijch d’Anvers 1)

Hadewijch d’Anvers a pu susciter ces dernières années un certain intérêt chez des écrivains et des historiens de la vie spirituelle et mystique dans le sens le plus large du terme. L’ennui est que, bien souvent, ces lectures de Hadewijch font abstraction du plus important, à savoir qu’avant d’être une contemplative, une mystique, elle est d’abord… une catholique, fidèle de l’Église catholique romaine. Ce qui est hors norme, en marge des institutions et plus ou moins contestataire, attire la sympathie du lecteur d’aujourd’hui. Mais c’est là vraiment prendre Hadewijch à l’envers. Il faut la prendre… à l’endroit : si Hadewijch s’arrache à son temps et aux ‘normes’, c’est qu’elle veut aller vers l’Éternel.

Le contexte historique

Le XIIe siècle

Hadewijch est née à la fin du XIIe siècle. Elle a ainsi, sans doute, hérité de l’esprit de ce siècle, qui fut un temps de réveil et de transformation dans tous les domaines.
Dans le domaine économique, c’est un temps de progrès techniques agricoles qui ont accru la richesse, déterminé l’apparition d’un commerce international s’étendant à toute l’Europe, particulièrement en Flandres. La bourgeoisie brabançonne se présente alors comme une classe nouvelle, d’où naissent toute sorte d’initiatives politiques et religieuses.
Dans le domaine de la civilisation, cette époque voit l’apogée du roman et l’apparition du gothique, la première littérature en langue vulgaire, la redécouverte des classiques latins, du droit romain, de la science et de la philosophie grecques. C’est également en ce temps que fleurissent les premières universités.
Dans le domaine spirituel, c’est le siècle cistercien, de saint Bernard et de Guillaume de Saint-Thierry, siècle aussi des théologiens Victorins. C’est aussi le temps du développement de la dévotion au Très Saint Sacrement et à la Passion du Christ, dont plusieurs mystiques reçoivent les stigmates.

Le mouvement béguinal

Un mouvement en marge

C’est dans ce XIIe siècle finissant que se développe le mouvement des béguines. Les béguines (et les béguins, car l’élément masculin est aussi présent, bien que minoritaire) constituent un ‘mouvement spirituel’ né dans les pays rhénans au XIIe siècle, et qui se prolonge au cours des siècles suivants. Il faut dire ‘mouvement spirituel’, faute de terme plus exact, car il ne s’agit ni d’un simple courant de pensée, ni d’un ordre religieux proprement dit. L’étymologie de ‘béguine’ est ignorée ; il semble que ce terme vienne de la couleur des habits de laine que l’on portait dans les béguinages.
Les transformations de la société civile et de l’Église au XIIe siècle ont eu leur correspondance dans le domaine spirituel et religieux. De nombreuses femmes sont attirées vers la vie religieuse, mais ne rentrent pas dans les monastères pour diverses raisons.
- Du côté des monastères, les obstacles viennent de l’exigence d’une dot, que seules les familles fortunées peuvent fournir, et de la trop grande abondance de candidats.
- Mais l’obstacle majeur vient de la répugnance qu’ont ces femmes pour qui les institutions monastiques, les observances et les coutumes établies dans les couvents, semblent trop lourdes, voire opposées à la liberté spirituelle qu’elles entendent garder. Ces femmes sont très nombreuses en pays rhénans : on estime le nombre de béguines à 200'000 au XIVe siècle.
Ces pieuses femmes forment tout d’abord des groupes informels en milieu urbain. Elles s’adonnent principalement à la prière, mais aussi aux œuvres charitables, vivant d’aumônes et de petit artisanat. Curieusement, leur formation spirituelle est très savante et principalement assurée par des Dominicains et des Franciscains. Il s’ensuit une diffusion d’écrits spirituels et de commentaires de l’Écriture Sainte qui diffèrent notablement des œuvres ecclésiastiques de l’époque, tant par la langue vernaculaire - au lieu du latin alors usuel dans les écoles - que par l’expression non scolastique de la pensée. S’y ajoute parfois une critique des dysfonctionnements dont souffrent les institutions ecclésiastiques, qui cependant ne met pas en cause ces institutions elles-mêmes.

Une hostilité croissante

Néanmoins, un genre de vie innovant comme celui des béguines ne peut que provoquer l’hostilité ou au moins la réticence d’une partie du clergé. Les motifs de cette réticence sont plus précisément les suivants :
- les béguines sont laïques, elles échappent de ce fait au cadre des institutions et de la hiérarchie ;
- elles vivent à la manière des religieuses et se trouvent ainsi en marge de la société politique ;
- elles sont célibataires, mais sans prononcer de vœux de religion reconnus comme tels ;
- ce sont des femmes très cultivées, capables d’en apprendre, voire d’en remontrer à des clercs qui, hors des grands centres intellectuels, sont souvent peu instruits à l’époque.
Bien que verbalement approuvées par Honorius III en 1216 elles font l’objet de réserves voire d’invectives, se voient considérées à l’occasion comme proches de groupes déviants ou hérétiques, partisans du Libre Esprit, au point que certaines finiront sur les bûchers d’une Inquisition au zèle mal éclairé... De fait, le Concile de Vienne condamne en 1312 les erreurs soutenues par “les béguards et les béguines”, sans distinguer ceux et celles qui sont pourtant parfaitement orthodoxes.

Un mouvement spirituel

Les béguines commencent par mener des vies indépendantes sans structure particulière, puis se réunissent en associations de vie commune. Au XIIIe siècle, chaque communauté est dirigée par une « maîtresse », elle-même placée sous l’autorité d’une « grande maîtresse » élue à vie. Elles se constituent ensuite en communautés permanentes appelées béguinages. Enfin, pour échapper aux tracasseries de la part des administrations ecclésiastiques, elles finissent par accepter l’intégration dans les institutions régulières, principalement sous l’autorité des franciscains ou des bénédictins, et forment alors des communautés religieuses purement et simplement. Hadewijch se situe au commencement du mouvement béguinal et semble avoir exercé l’autorité de maîtresse.
Toutes ces communautés ont évidemment une orientation spirituelle commune, celle de l’audace de l’Amour, de l’élan vers Dieu, du dépassement des facultés humaines pour se perdre dans la simplicité de l’être divin, face à la pusillanimité des hommes qui en restent au niveau de la raison scolastique.

La mystique rhénane

On ne peut séparer le mouvement béguinal de ce qu’on a appelé la « mystique rhénane ». Ce courant religieux, d’origine tout aussi spontanée et indéterminée que le mouvement béguinal, est né à la fin du XIe siècle et s’est développé par la suite parmi les moniales et les béguines, dont les plus connues sont :
sainte Hildegarde de Bingen (+1179) ; Hadewijch semble se situer dans son prolongement, sans qu’on puisse mettre en évidence une influence directe ;
Marie d’Oignies (+1213), Ide de Nivelles (+1232), Lutgarde d’Aymières (+1246), sainte Julienne du Mont-Cornillon (+1258), Béatrice de Nazareth (+1268), Mechtilde de Magdebourg (+1283), Mechtilde de Hackeborn (1298), Ide de Louvain (+1300), Marguerite d’Oingt (+1310), Marguerite Porete (+1310, brûlée à Paris, auteur du Miroir des âmes simples).
Plusieurs de ces figures littéraire ont été peintes par Jacques de Vitry (+1240) et Thomas de Catimpré (+1246).
Mais la mystique rhénane ne se limite pas aux femmes et ce sont les religieux qui lui donnent sa structure et son développement doctrinal à partir du XIVe siècle, principalement maître Eckhart (+1328) et ses disciples Jean Tauler, Henri Suso et Jean Ruusbroeck de Groendael (la vallée verte) (+1361). Les derniers témoins de ce courant sont Marie Van Hout (+1547) et l’auteur inconnu de la Perle évangélique, auxquels était lié saint Pierre Canisius. On peut dire que Hadewijch représente l’état primitif et originel, de cette mystique rhénane. L’étude de ses œuvres peut donc servir également d’introduction à cette mystique.