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Hadewijch d’Anvers 2)

Une vie

Hadewijch elle-même est une grande inconnue. Nous n’en possédons aucune biographie ancienne, et ce n’est que par des éléments épars, glanés dans ses œuvres, ou par des citations muettes d’auteurs postérieurs, que l’on peut tenter de remédier à cette ignorance.
Hadewijch a connu dès son enfance les jouissances de l’amour divin. À 19 ans elle a eu une extase. Vivant, semble-t-il, à Anvers, elle est de langue brabançonne, mais elle maîtrise aussi le latin, le français et le provençal. Elle exerça indéniablement une certaine autorité spirituelle, peut-être même fut-elle enseignante. Elle eut à subir persécutions et contradictions. De caractère indépendant, elle ne se réfère à aucune autorité doctrinale. La ‘liste des parfaits’ qu’elle place à la suite de la Vision 13 indique ses ‘références’ et les personnes avec qui elle est en communion et en relation : outre la Vierge, les Apôtres et Marie-Madeleine, figurent des Pères latins, en particulier saint Augustin, saint Bernard, et toute une liste de béguines, de béguins et de moines contemporains, qui ne peuvent tous être identifiés, et qui vivent dans les pays du Rhin, en Angleterre, en France, au Danemark, jusqu’à Jérusalem. Tous ces éléments permettent de situer la mort de Hadewijch entre 1260 et 1269.

Une œuvre

L'œuvre majeure de Hadewijch d’Anvers est constituée de 31 lettres, qui présentent de manière non systématique une doctrine complète de vie spirituelle contemplative. Dom Porion la considère comme une des plus belles œuvres sur la vie intérieure1. Hadewijch a aussi donné le récit de quatorze visions, qui rappellent celles de sainte Hildegarde de Bingen et qui reprennent des symboles de l’Apocalypse. S’agit-il d’un genre littéraire ou d’un récit véridique ? Il est difficile de le dire. Le fait que la plupart des visions soient datées de jours liturgiques précis est une indication, sans être un argument péremptoire. Ces visions ne portent pas sur des événements mais sont des illustrations symboliques de sa doctrine spirituelle. Hadewijch est aussi l’auteur de 41 poèmes strophiques qui chantent les rapports d’amour entre l’âme et Dieu, dans la ligne du Cantique des cantiques et des sermons de saint Bernard. Ils sont destinés à des béguines, afin qu’elles s’y reconnaissent et soient stimulées dans leur ferveur. À ces poèmes s’ajoutent enfin des mélanges poétiques (Mengeldichten) du même genre.
Tout en étant parfaitement orthodoxe et traditionnelle, Hadewijch n’est pas théologienne au sens scolastique, ni même assistée par un théologien scolastique. Elle exprime son expérience mystique à la manière des béguines. Son œuvre est une théologie vécue. Le thème fondamental en est l’amour, die Minne, qui désigne aussi bien celui de Dieu que celui de l’âme. Cette Minnenmystik ou Brautmystik (mystique nuptiale) s’exprime en transposant dans le domaine surnaturel les modes de la poésie courtoise des trouvères et troubadours de France et de Provence, avec néanmoins le caractère propre des pays nordiques2. Sous-jacente à cette mystique de l’amour se trouve une Wesenmystik, mystique de l’Être ou de l’Essence, qui elle, s’exprime de manière métaphysique et apophatique3. Les citations, la plupart du temps muettes, ainsi que les thèmes doctrinaux, manifestent les sources de Hadewijch : les cisterciens (saint Bernard, Guillaume de Saint-Thierry) et Richard de Saint-Victor (cité dans la Lettre 10), saint Augustin étant leur maître commun à tous, mentionné dans la Vision 11. On retrouve aussi des thèmes de saint Grégoire de Nysse (Vie de Moïse) et de saint Maxime le Confesseur, mais il est difficile de discerner s’il y a une influence directe de leurs écrits.
La grande beauté littéraire des œuvres d’Hadewijch en font le premier grand écrivain de langue flamande.
Malgré un rayonnement sur plusieurs siècle, l’œuvre d’Hadewijch tombe complètement dans l’oubli à partir du XVIe siècle. Exhumée d’une bibliothèque au XIXe siècle, elle est enfin éditée par le P. Joseph Van Mierlo (1908-1914), puis traduite en français par Dom J.-B. Porion et d’autres auteurs.


[1] Nous citons les lettres de Hadewijch dans la traduction de Dom Jean-Baptiste Porion, sauf mention contraire.
[2] « La remarque a été faite souvent, que peintres et poètes du Midi aiment à se reposer sur la limite et le fini d’une figure parfaite, tandis que pour leurs émules du Nord, des Pays-Bas notamment, l’expression même est un dépassement, une dimension qui se découvre, une révélation du signe comme énigme. Toute proportion gardée, une différence analogue se fait sentir entre les spirituels des deux cultures, qui ont eu le don de traduire efficacement leur sage aventure entre la terre et le ciel. » (Dom Porion)
[3] Voie d’approche de Dieu par l’inconnaissance, de par l’impuissance du langage et des concepts à signifier la réalité divine.