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L'IMMACULÉE





Le sens plénier de l’Écriture

La Révélation est close à la mort du dernier apôtre. L’Église ne reçoit donc pas aux cours des âges de nouvelles révélations et se garde bien d’ajouter de nouvelles vérités au dépôt révélé. Sa mission de conserver vivante cette Révélation lui impose simplement de l’exprimer, d’éclairer et d’expliquer les vérités présentes dans la Révélation. Cette Révélation a été communiquée par le Christ et les Apôtres, et une partie seulement en a été fixée dans les saintes Écritures. Ces Écritures ne peuvent donc être comprises que dans le cadre de cette Tradition apostolique. La Révélation est une, l’Écriture et la Tradition sont inséparables.

Or, ce que ces Écritures visent à transmettre n’est pas une simple tradition humaine, mais un Mystère sacré qui est au-delà de toute expression et même de toute conception humaines. Tout le monde admet que le langage est souvent inadéquat pour exprimer les secrètes affections du cœur et même certaines réalités de la vie humaine, voire des choses de la nature. C’est pourquoi, au-delà du sens immédiat des paroles, il nous faut parfois discerner ce que veut dire celui qui parle, ce qu’il ne sait ni ne peut adéquatement exprimer. À plus forte raison les paroles humaines, même inspirées par Dieu, sont dépassées par le Mystère sacré et susceptibles, au-delà de leur premier sens littéral immédiat, d’avoir une signification plus profonde. Cette signification plénière de l’Écriture se trouve précisément dans la Tradition apostolique transmise par l’Église.

Une vérité peut donc être présente dans la Révélation sans pour autant se trouver explicitement dans l’Écriture. Lorsque L’Église propose une vérité comme objet de foi, elle ne révèle pas cette vérité. Celle-ci ne devient pas révélée, mais l’Église ne fait que proclamer que cette vérité est déjà présente dans la Révélation. Cette vérité n’est pas révélée par la définition de l’Église, mais l’Église la propose officiellement comme telle.
Il en est ainsi de l’Immaculée Conception. Cette vérité fait partie du dépôt de la Révélation bien que le terme même d’Immaculée Conception ne soit pas dans l’Écriture.


L’Immaculée dans l’Écriture

Cette vérité est présente au commencement même de la Bible. Dieu déclare au démon :
Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon. (Gn 3,15)
Ce passage est surnommé protévangile, car il est le premier verset de l’Écriture sainte qui annonce le Sauveur. Le sujet du verbe ‘écrasera’ est masculin dans l’hébreu comme dans le grec : c’est le lignage de la femme qui écrasera la tête du serpent. Saint Irénée voit dans cette descendance de la femme le Christ lui-même. Mais, suivant la traduction au féminin dans la Vulgate, de nombreux Pères entendent ce verset de la Vierge Marie :
Elle t’écrasera la tête.
Au sens plénier, ce verset annonce la victoire de la Vierge sur le démon, victoire qui ne saurait être parfaite si le démon avait un seul instant dominé la Vierge par le péché originel.
Ce verset fonde aussi le parallèle d’opposition entre Ève et Marie. Marie est la nouvelle Ève parce qu’en elle la femme retrouve la pureté originelle et parce qu’elle est source de vie, donnant le jour à une nouvelle humanité sanctifiée, alors qu’Ève était devenue source de mort. La Vierge est l’exact opposé de celle qui fut à l’origine du premier péché.

Voir notre article sur Marie, nouvelle Ève

La sainteté singulière de la Vierge est aussi affirmée dans la salutation de l’ange Gabriel qui désigne Marie par le nom de κεχαριτομένη que nous traduisons en français par ‘pleine de grâce’. Ce n’est pas assez dire qu’elle est ‘objet des faveurs divines’. La forme verbale - parfait passif du verbe χαριτῶ, de χάρις, grâce, don, bienveillance - indique non pas une quelconque faveur divine mais une perfection accomplie, achevée, des dons divins, une sainteté parfaite incompatible avec toute forme de péché. cette plénitude de grâce ne lui est pas attribuée comme une qualité, mais comme un nom propre. L’ange ne lui dit pas ‘vous êtes pleine de grâces’, mais il l’appelle immédiatement ainsi, Marie - pleine de grâces, comme si c’était un deuxième nom, le nom qu’elle a devant Dieu, ce qui la définit devant Dieu.


Les Pères et les théologiens

Les Pères usent fréquemment d’expressions comme : intacte ou inviolée (illibata), toujours bénie, terre intacte, immaculée, libre de la contagion de tout péché, irrépréhensible, indemne de toutes les embûches du serpent venimeux, incorruptible, et bien d’autres semblables.
Saint André de Crète (début du 8e siècle), par exemple, affirme la sainteté de la conception et de la nativité de Marie.

C’est au Moyen-Âge, cependant, qu’apparaît l’expression ‘Immaculée Conception’, ainsi que la fête fixée naturellement au 8 décembre (la Nativité étant fêtée le 8 septembre), sans qu’on puisse déterminer une date ou un auteur précis pour cette institution.
Le premier exposé doctrinal sur l’Immaculée Conception semble être celui d’Eadmer de Cantorbéry (+1124), disciple et biographe de saint Anselme. Dans le Traité de la conception de sainte Marie, il expose que la fête de cette conception est déjà ancienne et se plaint de la désaffection dont elle est l’objet de la part d’esprits superbes. La sainteté de Marie est originelle, y explique-t-il, et ne provient pas d’une purification, contrairement à Jérémie et Jean-Baptiste qui ont été purifiés dès le sein de leur mère.
Que penser de la femme destinée à être par excellence l'arche d'alliance de tous les siècles, le seul et très doux berceau du Fils unique du Dieu Tout-Puissant ; oserait-on dire qu'elle fut privée dès le début de sa Conception de la grâce et de l'onction du Saint-Esprit ? […] Il me semble entrevoir que si le péché originel et le vice universel ont eu quelque influence sur sa génération, il a atteint ses parents et non celle qui fut engendrée.
Ainsi donc, la conception de Marie fut naturelle quant aux parents, mais la transmission du péché ne s’est pas effectuée.
Si Dieu donne à la châtaigne d'être conçue, nourrie et formée sous les épines, mais à l'abri de leurs piqûres, n'a-t-Il pas pu permettre à un corps humain dont Il voulait se faire un temple pour y habiter corporellement, duquel Il devait devenir homme parfait dans l'unité de sa personne divine, n'a-t-Il pas pu, dis-je, donner à ce corps, bien que conçu parmi les épines des péchés, d'être complétement préservé de leurs aiguillons ? Il l’a pu certainement. Si donc Il l'a voulu, Il l'a fait.

En considérant l'éminence de la grâce divine en vous, je remarque que vous êtes placée d'une façon inestimable, non pas parmi les créatures, mais, à l'exception de votre Fils, au-dessus de tout ce qui a été fait ; d’où je conclus que dans votre Conception, vous n'avez pas été enchaînée par la même loi connaturelle aux autres hommes, mais que vous êtes restée complétement affranchie de l'atteinte de tout péché, par une vertu singulière et une opération divine impénétrable à l'intelligence humaine. Il n'y avait que le péché qui éloignait les hommes de Dieu ; pour enlever ce péché et ramener ainsi le genre humain à plaire à Dieu, le Fils de Dieu a voulu se faire homme, mais de façon qu'en Lui rien ne se trouvât le moins du monde uni à ce qui désunissait l'homme de Dieu : en raison de ce décret, il convenait que la mère d'où cet homme serait créé fût pure de tout péché.
Les fondations d’un édifice sont conçues en fonction de sa destination :
Ce sanctuaire, palais de propitiation universelle, édifié par l'opération du Saint-Esprit, si son fondement, à savoir le commencement ou la formation primordiale de la Bienheureuse Marie, fut corrompu, alors certainement son fondement ne répondait pas et ne s'adaptait pas au corps de l'édifice.
La Sagesse divine pouvait, d'une masse pécheresse, faire une nature humaine exempte de toute souillure du péché et la prendre dans l'unité de Sa personne de façon à posséder cette nouvelle nature dans son intégrité et ne rien perdre de Sa Divinité. Celle qui fut prédestinée et pré-ordonnée pour ce plan admirable, incomparable et ineffable chef-d'œuvre de toutes les merveilles divines, c'est Marie.

Cette doctrine ne fait pourtant pas encore l’unanimité. À la même époque, en effet, saint Bernard reproche aux chanoines de Lyon l’institution de cette fête qu’il considère comme une innovation ; pour lui la conception de Marie dérive du péché comme toutes les autres. Cependant, l’opposition bien connue de saint Bernard, telle qu’elle s’exprime dans une lettre aux chanoines de Lyon, semble plutôt isolée.

Notre-Dame de Genève
C’est à l’époque de la scolastique que sont discutés les arguments de manière plus précise. On connaît l’opposition de saint Thomas d’Aquin. Le ‘docteur angélique’ affirme la conception immaculée de la Vierge dans le Commentaire des Sentences, mais semble la nier dans la Somme Théologique du fait qu’il distingue l’instant de la conception du corps et l’instant de l’infusion de l’âme spirituelle, instant que l’infusion de la grâce ne peut évidemment pas précéder. Il ajoute un argument majeur qui fait aussi obstacle pour d’autres théologiens : exempte de toute souillure originelle, la Vierge n’aurait pas eu besoin de la Rédemption, et n’aurait donc pas été rachetée par le Christ. Saint Thomas dit de même dans son commentaire de l’Ave Maria : « La Vierge Marie a été conçue dans le péché originel mais n’est pas née en lui. »
C’est le théologien franciscain Jean Duns Scot qui répond à cette objection : la Vierge Marie a été sauvée par une rédemption préservatrice : elle est bien rachetée par le Christ, mais la perfection de sa rédemption consiste en ce qu’elle a été non pas purifiée, mais préservée du péché originel, en vertu des mérites futurs de Jésus-Christ. Cette opinion s’impose progressivement comme doctrine commune.

Notons qu’entre-temps les Orientaux ne sont pas en reste. À l’âge des Pères de l’Église, on peut mentionner saint Isidore de Thessalonique et Germain de Constantinople. Grégoire Palamas (+1360) lui-même tient explicitement la Vierge comme exempte du péché originel de même que Nicolas Cabasilas (+1363). Plus récemment, Jean de Cronstadt (+1908) tenait aussi pour l’Immaculée Conception, en dépit l’hostilité plutôt générale chez les orthodoxes, mais qui, loin d’être traditionnelle, est plutôt récente et semble davantage motivée par l’opposition à Rome.

Le Concile de Trente laisse la question ouverte, et se contente de déclarer qu’il n’entend pas comprendre la Vierge dans sa doctrine de l’universalité du péché originel. Le théologien dominicain Cajetan précise que les principes de transmission du péché originel étaient bien présents à la conception de la Vierge - elle appartient bien à l’humanité déchue - mais que leur effet a été empêché. Le pape Alexandre VII vient confirmer ce qui n’est alors que le sentiment commun des théologiens et interdit d’enseigner publiquement l’opinion contraire dans la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum (1661).


Le Mystère de la Conception immaculée

Vient enfin, comme un aboutissement de toute cette tradition théologique, la bulle Ineffabilis Deus qui définit l’Immaculée Conception comme vérité révélée, du fait de la présence constante de cette croyance dans l’Église :
Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dès le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu'elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles.

La Vierge ne saurait faire exception à la Rédemption universelle. Elle est rachetée, comme tout membre du genre humain, mais elle l’est d’une manière spéciale. En effet, tous les dons qu’elle a reçus lui ont été conférés en fonction de sa Maternité divine. Telle est la raison, la fin, pour laquelle elle a été créée.
Or, en toute chose c’est la fin qui est mesure. Destinée à être unie au Verbe de Dieu de manière suprême, incomparable et exemplaire – quelle union entre deux personnes peut-elle être supérieure à celle d’une mère et de son fils ? – elle est l’objet d’un acte rédempteur premier et exemplaire.
Elle est la première rachetée, le premier membre du Christ. Pour cela, il ne suffit pas qu’elle soit plus sainte que d’autres, rachetée avant les autres dans le sein de sa mère. Il faut qu’elle soit rachetée de manière suprême et insurpassable, dans l’instant même de son existence.




‘Immaculé’ est un terme négatif, ‘non-maculé, non-contaminé’. Il exclut totalement le péché, mais en présuppose la possibilité : ce n’aurait aucun sens de dire que Dieu est immaculé. La Vierge appartient au genre humain pécheur, et elle hérite des principes de transmission du péché, mais ces principes n’aboutissent pas à leur effet.
Cependant, si le terme est négatif, le concept ne l’est pas purement et simplement. Il n’indique pas seulement l’absence du péché originel, comme si la Vierge se trouvait conçue dans un état neutre, sans péché ni grâce. L’infusion de la grâce et la purification du péché sont convertibles. ‘Immaculée conception’ signifie donc non seulement : absence de péché, mais encore : infusion originelle de la grâce, et suprême sainteté dès le commencement. La Vierge est unie au Verbe de Dieu à la racine même de son être, avant même l’acte de la Maternité divine.
L’Immaculée Conception est comme une définition de sa personne. Avant même sa maternité l’union de Marie au Fils de Dieu existait déjà. Avant l’accomplissement même du Mystère de l’Incarnation, Marie était unie au Verbe de Dieu par un amour de charité surpassant tout ce qui a pu exister et n’existera jamais.

La conception de la Vierge est la première victoire contre le démon, mais c’est une victoire invisible. Le premier acte concret de victoire contre le mal et contre Satan, la première œuvre divine qui commence le Salut est l’Immaculée Conception, et cette victoire est secrète.
Marie, en tant qu’Immaculée Conception, est le signe de la victoire du Christ, de la victoire de l’Église, de notre victoire contre les forces du mal, contre la Cité du démon. Dans toutes les luttes contre le mal, dans toutes les persécutions et dans toutes ses offensives contre le mal - car l’Église ne se contente pas de se défendre, mais elle attaque aussi - l’Église a recours à la Vierge, comme Immaculée Conception.



[1] Eadmer (+1124), moine à l’abbaye du Saint-Sauveur de Cantorbéry, fut le disciple, secrétaire particulier et biographe de saint Anselme. Il est le premier théologien qui ait traité explicitement du mystère de l’Immaculée Conception. Nous avons publié des extraits du traité sur l'Immaculée Conception.

[2] Oraison de la fête de l'Immaculée Conception, le 8 décembre.