Accéder au contenu principal

Bède 'le Vénérable'

En 682, une épidémie de peste dévasta la Northumbrie. À l’abbaye Saint-Paul de Jarrow, tous les moines périrent, sauf deux : l’abbé Céolfrid, et un petit oblat d’une dizaine d’années que ses parents, avant de l’offrir au monastère, avaient fait baptiser sous le nom-programme de “Beda” : prière. Signe d’une grande destinée : Dieu gardait en vie, pour le placer sur le lampadaire, celui qui allait devenir le “père de la science anglaise”, une des grandes lumières du VIIIe siècle.

Saint Bède présente le type même d’une vie bénédictine idéale : comme un grand fleuve calme, immense, irrésistible. L’enfant est très tôt initié aux sciences sacrées et profanes par les maîtres les plus doctes de son temps rassemblés sous les voûtes du cloître : saint Benoît Biscop d’abord, puis Céolfrid, également saint Adamnan. Il apprend la liturgie à la suite d’un chantre expérimenté : tel un art de vivre, de parler et de se mouvoir en présence de Dieu. D’oblat, il devient moine profès par la ratification libre et volontaire de l’offrande initiale de sa personne effectuée par ses parents. En 702, il est ordonné prêtre des mains de saint Jean de Béverley, évêque de Hexham. Alors commence une longue période d’enseignement : l’abbé du monastère, ne voulant pas réserver aux seuls moines le bénéfice d’une érudition aussi féconde, crée pour lui une école accessible à tous les clercs du pays. Ceux-ci affluent aussitôt, attirés par la science du religieux. Loin de profiter de sa situation et de sa notoriété pour se dispenser des exercices monastiques, le jeune maître s’y montre d’une assiduité exemplaire, se pliant avec ferveur à la discipline conventuelle. Avec une méticuleuse application et un discernement très sûr, il rédige lui-même - au lieu de dicter, comme c’était la coutume -, durant près de la moitié de sa vie, un monument d’historiographie unique : Historia ecclesiastica gentis Anglorum. En un latin clair et synthétique, l’ouvrage retrace le chemin parcouru par le peuple anglais depuis la conquête romaine par le fer jusqu’à l’illumination progressive par la foi en Jésus-Christ. Puisant aux meilleures sources de l’époque, il tente de tirer la vérité historique parfois enfouie sous de vieilles traditions locales, transmises et conservées précieusement au cours des âges. Outre cet ouvrage majeur, saint Bède écrit plus de soixante livres sur toutes sortes de sujets, notamment des vies de saints et des commentaires de l’Écriture, des traités pédagogiques et scientifiques. Ses travaux sont universellement appréciés de ses contemporains. Sinon, quelques rares voyages auprès d’évêques et d’abbés, à peine quelques controverses sur des questions de détails… Mais pendant que la parole du maître vénéré retentit dans le silence claustral, autour de l’église abbatiale, d’innombrables moines missionnaires se préparent à partir pour évangéliser le continent germanique : saint Acca en Frise, saint Boniface en Saxe, beaucoup d’autres...


“On meurt comme on a vécu”, dit l’adage : ‘vénérable’ dès son vivant par la vertu comme par le savoir, saint Bède meurt tout en douceur, dans la discrétion, dans la joie. Deux mois durant, il endure la maladie qui l’immobilise sur son lit, modulant de mémoire les psaumes à heure fixes, en même temps que ses frères au chœur, ne relâchant rien de sa régularité. Malgré la douleur et la difficulté à respirer, il donne dans l’intervalle des leçons à quelques disciples pressés autour de lui, et trouve assez de force pour traduire en anglo-saxon l’Évangile selon saint Jean. Un matin de mai 735, alors que la communauté achève l’office, Bède, étendu sur le pavé de sa cellule, entonne une dernière fois le Gloria Patri : on était un jeudi 26 mai, fête de l’Ascension de Notre-Seigneur.
Malgré les honneurs religieux décernés à saint Bède dès sa mort, il n’a, semble-t-il, jamais été canonisé à proprement parler, et ne s’est vu proclamé docteur de l'Église que tardivement, par le pape Léon XIII en 1899. Il compte ainsi, avec saint Grégoire le Grand et saint Anselme - d'ailleurs tous également liés à l'Angleterre - parmi les trois docteurs bénédictins.