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Les grandes antiennes "O"

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O Sapiéntia, * quæ ex ore Altíssimi prodísti, attíngens a fine usque ad finem, fórtiter suáviter disponénsque ómnia : veni ad docéndum nos viam prudéntiæ.

O Adonái, * et Dux domus Israël, qui Moysi in igne flammæ rubi apparuísti, et ei in Sina legem dedísti : veni ad rediméndum nos in bráchio exténto.

O radix Jesse, * qui stas in signum populórum, super quem continébunt reges os suum, quem Gentes deprecabúntur : veni ad liberándum nos, iam noli tardáre.

O clavis David, * et sceptrum domus Israël ; qui áperis, et nemo claudit ; claudis, et nemo áperit : veni, et educ vinctum de domo cárceris, sedéntem in ténebris, et umbra mortis.

O Oriens, * splendor lucis ætérnæ, et sol iustítiæ : veni, et illúmina sedéntes in ténebris, et umbra mortis.

O Rex Géntium, * et desiderátus eárum, lapísque anguláris, qui facis útraque unum : veni, et salva hóminem, quem de limo formásti.

O Emmánuel, * Rex et légifer noster, exspectátio Géntium, et Salvátor eárum : veni ad salvándum nos, Dómine, Deus noster.





O Sapientia - Ô Sagesse sortie de la bouche du Très-Haut, vous qui disposez l’univers d’un bout à l’autre avec force et douceur : Venez, enseignez-nous la voie de la prudence. [1]

O Adonai - Ô Adonaï, chef de la maison d’Israël, vous qui êtes apparu à Moïse dans les flammes du buisson ardent et lui avez donné la Loi sur le Sinaï : Venez nous délivrer par la force de votre bras. [2]

O Radix Jesse - Ô Rameau de Jessé, étendard dressé à la face des peuples, les rois seront muets devant vous tandis que les nations vous appelleront : Venez, libérez-nous, ne tardez plus. [3]

O Clavis David - Ô Clef de David, sceptre de la maison d’Israël, qui ouvrez et nul ne fermera, fermez et nul n’ouvrira : Venez et sortez de prison le captif assis dans les ténèbres, dans l’ombre de la mort. [4]

O Oriens - Ô Levant, splendeur de l’éternelle lumière et soleil de justice : Venez illuminer ceux qui habitent les ténèbres, dans l’ombre de la mort. [5]

O Rex Gentium - Ô Roi tant désiré des nations, pierre angulaire qui unissez l’un et l’autre : Venez sauver l’homme que vous avez formé de limon. [6]

O Emmanuel - Ô Emmanu-El, notre Roi et notre Loi, espérance et salut des nations : Venez nous sauver, Seigneur, notre Dieu. [7]

Voir notre article sur la 'neuvaine de Noël'...



[1] Outre le début du prologue de saint Jean : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu », le meilleur commentaire reste sans doute le début du chapitre 24 de l’Ecclésiastique dont s’inspire l’antienne : c’est la Sagesse divine qui parle :
« Je suis sortie de la bouche du Très-Haut et, comme la brume, j’ai couvert la terre.
J’ai dressé ma tente dans les hauteurs du ciel, et la colonne de nuée était mon trône.
J’ai parcouru seule la voûte des cieux et me suis promenée dans le fond des abîmes.
Des flots de la mer, de la terre entière, de tout peuple et de toute nation j’ai fait mon domaine… »
On retrouve également des expressions courantes chez les prophètes et dans d’autres livres sapientiaux, notamment au Livre de la Sagesse 8, 1. Le mot ‘prudence’ est à prendre ici dans le sens biblique très large, presque équivalent à celui de sagesse.
Commentant cette première antienne, Dom Guéranger voit dans l’édit du César Auguste ordonnant un recensement de tout l’univers une manifestation significative du gouvernement providentiel de la divine Sagesse : « Les hommes s’agitent par millions sur le globe, et traversent en tous sens l’immense monde romain ; ils pensent obéir à un homme, et c’est à Dieu qu’ils obéissent. Toute cette grande agitation n’a qu’un but : c’est d’amener à Bethléem un homme et une femme qui ont leur humble demeure dans Nazareth de Galilée… » Dom Pius Parsch, de son côté, interprète cette première antienne comme décrivant « la vie du Fils de Dieu avant les temps et sa manifestation dans la création. La création est une image du royaume de la grâce dans lequel le Sauveur dirige nos âmes avec force et suavité. »
Dom Nocent s’attache surtout au veni : « Dans ce cri se révèle le double aspect de notre attente : nous avons besoin de sa venue pour qu’il nous apprenne le chemin de la justice ; nous avons besoin encore de sa venue pour parcourir cette route qui doit nous conduire à la fin des temps. Ce “viens” est, au fond, la seule prière valable de l’homme ; elle concentre en elle seule tout son besoin de Dieu. C’est le cri incessant de l’humanité depuis son rejet du Paradis. [...] Nous nous retrouvons ici dans la ligne de la Parousie. Le Christ doit venir, et nous l’appelons pour qu’il nous mène dans ce chemin de la justice, c’est-à-dire jusqu’au renouveau total du monde au jour du jugement. »

[2] Laissant de côté les nombreuses manifestations de l’Alliance avec Noé, Abraham, Isaac, Jacob… l’antienne s’attarde surtout à celles qui ont accompagné l’Exode et la constitution religieuse du peuple d’Israël : outre le buisson ardent (Ex 3) et le Sinaï (Ex 34), on devine, sous la mention du “bras étendu” (Ex 6), l’ensemble des événements vécus par les Hébreux depuis la sortie d’Égypte jusqu’à la conquête de la Terre Promise. S’appuyant sur quelques Pères de l’Église (saint Irénée, saint Hippolyte) pour qui l’extension du bras renvoie à la Passion, Dom Nocent souligne l’intention rédemptrice de l’Incarnation qui soutient l’appel final de l’antienne.
Dans les traditions anciennes, et sémitiques en particulier, donner son nom, c’est révéler son intime personnalité et par là conférer un pouvoir, un droit sur soi. Dès les premiers siècles de notre ère, les lecteurs publics juifs avaient l’habitude - par respect sincère autant que par souci littéraliste d’observer le 2e commandement - de ne pas lire le nom de Dieu tel qu’il figurait dans les Saintes Écritures, mais de lui substituer Adonaï : utilisé à propos de Dieu, ce nom pluriel servait à dénoter l’excellence, la majesté, la souveraineté. Le plus souvent, les traducteurs grecs l’ont rendu par “Seigneur ”, et quand il est associé au Nom personnel de Dieu (le tétragramme, comme au psaume 72, 28), l’expression est traduite par “Seigneur Dieu”.
Sur le culte du Nom divin, voir notre article

[3] La première partie de l’antienne vient manifestement d’Isaïe (11, 1 & 10) déjà cité par saint Paul (Rm 15, 12). Mais à la suite de multiples traductions (hébreu, grec, latin, etc.) et copies, le texte biblique présente un grand nombre de variantes. Beaucoup de chants liturgiques en sont inspirés, choisissant l’une ou l’autre lecture. Voici un exemple appliqué à Notre-Dame :
« Aujourd’hui un rameau est sorti du tronc de Jessé : aujourd’hui Marie a été conçue sans aucune tache de péché : aujourd’hui a été brisée par elle la tête de l’antique serpent. Alléluia. » Antienne du 8 décembre.
L’antienne continue avec un passage d’Isaïe (52, 15) où est décrit l’étonnement des rois de la terre face au Messie d’abord souffrant puis glorifié : « Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ; il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! Beaucoup avaient été consternés en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme. De même beaucoup de nations seront étonnées, devant lui les rois resteront bouche bée, car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit, ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler. »
À travers les victoires de David et les exploits de sa dynastie, l’Église voit se profiler le Christ, nouvel arbre de vie, espoir non plus seulement d’un peuple mais de tous les enfants d’Adam.

[4] Les premières expressions font référence à Isaïe (22, 22) : « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. » Ce texte est repris dans l’Apocalypse (3, 7) : « Ainsi parle le Saint, le Vrai, celui qui détient la clé de David, celui qui ouvre – et nul ne fermera –, celui qui ferme – et nul ne peut ouvrir. » On pourra encore en rapprocher le chapitre 5 de l’Apocalypse où seul l’Agneau immolé se trouve capable d’ouvrir le Livre aux sept sceaux.
Dom Pius Parsch rappelle que « les Juifs appelaient bouclier ou clef de David l’hexagone. C’était pour eux le symbole de Dieu et-de son saint nom. Ils y voyaient le signe du Messie à venir (étoile de Balaam, étoile des Mages). Le Christ est la “clef de David”, car c’est lui qui donne le sens de tous les mystères et de toutes les figures de l’Ancien Testament. »
La seconde partie de l’antienne s’inspire également d’Isaïe (42, 6-7) : « Moi, le Seigneur… je te donne en alliance du peuple, lumière des nations : afin d’ouvrir les yeux des aveugles, faire sortir de prison les captifs, et de leur cachot ceux qui habitent les ténèbres. » Ces expressions sont d’ailleurs reprises en Ps 106, 14 et en Lc 1, 79.
C’est bien du peuple d’Israël qu’il s’agit en premier lieu dans cette antienne, les nations mentionnées dans l’oracle d’Isaïe figuraient dans l’antienne précédente et reviendront à l’avant-dernière. C’est par extension que Dom Guéranger y voit le genre humain, esclave de ses erreurs et de ses vices, et au sens spirituel, “notre cœur trop souvent asservi à des penchants qu’il désavoue…”

[5] L’antienne aligne trois noms désignant le Christ sous le symbole de la lumière. Au latin Oriens, d’où provient notre français ‘orient’, correspond le grec ἀνατολή (anatoli) qui renvoie bien au ‘soleil levant’, et que Dom Nocent n’a pas craint de traduire par ‘aurore’… On peut dire que le soleil est le symbole préféré de l’Écriture et de la liturgie, présent non seulement dans les lectures et les chants que dans les multiples symboles renfermés dans la matière, à commencer par l’orientation de l’église. On trouve ce vocable appliqué au Messie chez le prophète Zacharie (6, 12-13) : « Voici ce que dit le Seigneur tout-puissant : Voilà un homme : Orient est Son Nom, et Il Se lèvera venant de ce qui est sous Lui. Et Il bâtira le temple du Seigneur, et Il recevra la force, et Il siégera, et Il régnera sur Son trône… » Un autre Zacharie, père de saint Jean-Baptiste, reprendra le nom révélé dans son Benedictus (Lc 1, 78-79) : « … à cause de la tendre miséricorde de notre Dieu, par laquelle l’Orient nous a visités d'en haut : pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, afin de diriger nos pieds dans le chemin de la paix. » C’est ce cantique qui a inspiré l’appel final de l’antienne, reprenant les mêmes expressions que l’antienne précédente O clavis David. On en rapproche volontiers l’oracle célèbre d’Isaïe (9, 1) : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. »
L’expression ‘Soleil de justice’ vient de Malachie (3, 20) : « Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. Vous sortirez en bondissant comme de jeunes veaux à la pâture. » Entre les deux mentions du soleil, et comme pour éviter toute compréhension trop matérielle, l’antienne rappelle l’épître aux Hébreux (1, 3) qui décrit ainsi le Verbe incarné : « Splendeur de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être, le Fils, qui porte l’univers par sa parole puissante, après avoir accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté divine dans les hauteurs des cieux. »

[6] L’expression ‘pierre angulaire’ vient d’Isaïe (28, 16) : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre solide, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. » C’est sur ce fondement ferme que repose le titre des chrétiens, quels qu’ils soient, à dire “Notre Père” : « Maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ. C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ; il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Ainsi, à partir des deux, le juif et le païen, il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix et réconciliant avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix ; en sa personne, il a tué la haine. Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous [païens] qui étiez loin, la paix pour ceux [les juifs] qui étaient proches. Par lui, en effet, les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père. » (Eph 2, 13-18)
L’Église demande au Roi universel de venir sauver l’homme que Dieu avait, à l’origine, modelé dans le “limon” sur le type de son unique image (Gn 2, 7), mais que la faute avait détérioré. Nous attendons le retour du Christ, pierre angulaire sur laquelle s’édifie l’Église qui rassemble définitivement tous “les hommes de bonne volonté.”

[7] Annoncé comme Roi-Législateur (Is 33, 22) d’abord pour le peuple élu, puis pour toutes les nations, et même pour l’ensemble de la création, le Sauveur tant attendu vient et reste avec nous sous ce merveilleux vocable révélé à Isaïe (7, 14 et 8, 8) : Emmanu-El, "Avec nous - Dieu". Et saint Matthieu, rapportant cet oracle (1, 23) fait remarquer : « Tout cela arriva effectivement pour que s’accomplisse ce Dieu avait dit par l’intermédiaire de son prophète. » C’est qu’en envoyant son Fils dans le monde, Dieu le Père a donné le “signe” par excellence : « Voici, je mets dans ta bouche mes paroles : aujourd’hui, je te donne autorité sur les nations et sur les royaumes… » (Jér 1, 9-10) « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is 49, 6)