« Pour celui qui se hâte vers la perfection de la vie religieuse, il y a les enseignements des saints Pères dont l'observation conduit l'homme jusqu'aux cimes de la perfection. »

Traduction :

SAINT ROMAIN

Père spirituel
fêté le 22 mai

Nous ne savons rien d’autre de saint Romain que ce qu’en a rapporté le pape saint Grégoire le Grand dans son deuxième livre des Dialogues. La figure discrète, et pourtant si attachante, du pieux moine italien n’en est pas moins révélatrice de la façon dont on envisageait la vie monastique et son apprentissage à l’époque de saint Benoît, c’est-à-dire à la naissance du monachisme bénédictin : saint Romain joua, en effet, un rôle primordial dans la formation du saint Patriarche des moines d’Occident.

Quel est ce rôle ? Écoutons saint Grégoire :
Benoît, plus désireux de souffrir les maux du monde que ses louanges, de se fatiguer dans les travaux de Dieu plus que d’être promu aux faveurs de cette vie, […] gagna une retraite située dans un lieu désert appelé Subiaco à quelques 40 milles de Rome : de là émanent des eaux fraîches et transparentes lesquelles, grâce à leur abondance, forment au début un grand lac qui, à la fin, poursuivent en rivière.
Alors que dans sa fuite, Benoît était parvenu à cet endroit, un certain moine, du nom de Romain le rencontra en train de marcher et lui demanda où il allait. Ayant pris connaissance de son désir, il lui garda le secret, et même lui accorda son aide, lui donnant l’habit de sainte vie [monastique] et lui rendit tous les services qu’il était en droit de lui rendre.
Parvenu à ce lieu, l’homme de Dieu Benoît, gagna une grotte très exiguë où, pendant trois ans, il demeura inconnu des hommes, à l’exception [précisément] du moine Romain.

La vie monastique ne s’invente ni ne s’improvise : elle se reçoit. Tout admiratif qu’il soit de la vertu de l’ermite de Subiaco, comme il le sera du génie législatif de l’abbé du Mont-Cassin, saint Grégoire n’envisage aucunement une inspiration, une innovation. Saint Benoît doit avoir été initié aux principes de la vie monastique, en avoir reçu la tradition. Et c’est de Romain, moine lui-même – nullement de l’abbé, comme on va le voir – que la tradition monastique lui est transmise. L’insistance du biographe sur le secret absolu de saint Benoît, secret que Romain est seul à partager, semble indiquer l’importance de son influence et de ses soins : pour devenir moine, point n’est besoin d’entrer dans une communauté : il faut trouver un père spirituel. Lisons la suite :

Romain vivait non loin de là dans un monastère sous la règle du Père Adéodat, ainsi dérobait-il pieusement des heures aux yeux de son Père [abbé], et le pain qu’il pouvait soustraire à sa propre portion, il le portait, certains jours, à Benoît. Il n’y avait pas de chemin allant de la grotte au monastère de Romain, car un rocher très élevé la surplombait. Cependant, du haut de ce rocher, Romain avait l’habitude de descendre le pain à l’aide d’une très longue corde sur laquelle il avait mis une petite sonnette attachée par une ficelle, afin qu’en entendant la clochette, l’homme de Dieu soit averti que Romain lui apportait son pain : alors il sortait pour le prendre.
Mais l’antique ennemi, jaloux de la charité de l’un et du repas de l’autre, voyant un jour qu’il [Romain] faisait descendre le pain, jeta une pierre et brisa la sonnette. Romain cependant n’en continua pas moins de le servir en usant de moyens adéquats.

Romain semble donc avoir discerné dans son jeune disciple une qualité et une vocation hors du commun. Sans préciser davantage comment il continua à lui rendre service (on peut penser qu’il ne se contenta pas de lui fournir des victuailles) saint Grégoire laisse entendre qu’en peu de temps, Benoît devint un moine achevé : il fallait dès lors que Romain s’efface, et que le disciple devienne à son tour père spirituel.

Alors le Dieu tout-puissant résolut que Romain se reposerait désormais de son labeur, et que la vie de Benoît serait offerte en exemple aux hommes, « afin que la lumière posée sur le chandelier brillât pour tous ceux qui sont dans la maison. »


« Fonder une école du service du Seigneur. » Telle sera bientôt l'intention explicite de saint Benoît, lorsque des années plus tard, il rédigera sa ‘Règle des moines’ : former des âmes, entraîner des âmes au service de Dieu, à la suite du Christ. Il ne s'agissait certes pas de fonder un ordre religieux au sens où on l'entend aujourd'hui, ni de recruter ou attirer du monde autour de lui. Saint Benoît se retira dans la solitude simplement pour vaquer à Dieu, sous la conduite de Romain.

Ce n'est qu’une fois ce dernier disparu - on pense à saint Jean-Baptiste - que des disciples s'attachent à lui, de leur propre initiative :
C’est alors que des bergers aussi le trouvèrent qui se cachait dans sa grotte, et comme ils le voyaient couvert de peaux au milieu des fourrés, ils crurent que c’était une bête féroce. Mais ayant reconnu en lui un serviteur de Dieu, beaucoup d’entre eux passèrent d’une mentalité sauvage à la grâce de la piété. C’est pourquoi son nom fut connu dans tout le voisinage, et il advint qu’à partir de ce moment-là, beaucoup se mirent à le fréquenter : on lui apportait de la nourriture pour le corps, et on remportait, sortis de sa bouche, des aliments pour son propre cœur.
Ainsi, beaucoup se mirent désormais à quitter le monde et vinrent avec empressement se mettre sous son autorité. […] Comme dans cette solitude, le saint homme croissait en vertus et en miracles, beaucoup attirés par lui, se rassemblèrent en ce lieu en vue de servir le Dieu Tout-puissant, si bien qu'il y construisit douze monastères avec l'aide de Jésus-Christ le Seigneur Tout-puissant, dans lesquels il établit douze moines en leur assignant un père [spirituel], tout en gardant cependant quelques-uns avec lui, dont jugeait que sa présence était encore nécessaire pour leur formation.

Saint Benoît n'est donc pas un chef d'ordre religieux, mais d’abord et avant tout, un père spirituel : il conduit des hommes vers Dieu et les engendre à la vie spirituelle, à la vie monastique et à la sainteté, en leur transmettant simplement l’Évangile de Jésus-Christ et les pratiques monastiques. Comme Romain son maître, il exerce sur ceux qui s’adressent à lui une paternité spirituelle qui n’est pas la sienne propre, mais qu’il reçoit du Père céleste par le Christ.

Devenir moine ne signifie pas, pour les bergers de Subiaco comme pour le pape saint Grégoire, entrer dans une communauté, dans un ordre. Cela signifie se placer sous la direction d’un père spirituel, en recevoir les enseignements, en admirer et en imiter les exemples. Ce n’est que plus tard que cette doctrine monastique devient un recueil de prescriptions, une règle, une législation.

Pour comprendre pleinement l'œuvre de saint Benoît, il faudra donc aller aux origines de la paternité spirituelle et de la vie monastique : auprès des premiers moines d'Égypte, des ‘Pères du Désert’. C’est à eux que se rattache le Patriarche des moines latins, par l’intermédiaire de ROMAIN.

Voir notre article sur saint Benoît, père spirituel...